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Les enjeux de la transition numérique doivent être au coeur du débat politique.
Asma Mhalla / Le Monde / 25-6-2016.
samedi 25 juin 2016
publié par Christian Maurel

Les enjeux de la transition numérique doivent être au cœur du débat politique.

La mutation technologique est perçue d’abord comme une crise. Pourquoi ne serait-elle pas l’occasion d’une utopie ?

Le 3 mai, le projet de loi numérique a été adopté en première lecture par le Sénat. Le texte, qui proposait notamment des premières pistes sur le contrôle des données personnelles, a été raboté et ses ambitions initiales revues à la baisse. Au-delà des traditionnels commentaires sur ces allers-retours bureaucratiques, le passage en commission paritaire le 29 juin peut-il être l’occasion d’aller plus loin dans la réflexion sur les enjeux de la transition numérique ?

Depuis environ vingt ans, deux phénomènes se télescopent : crise économique et révolution numérique. Plutôt que de séparer ces deux sujets pourtant -connexes, nous pourrions peut-être -considérer cette révolution comme une sortie de crise intéressante…

Nous entendons partout que nous sommes en crise. Or, la crise est un moment précis de l’histoire avec un horizon non définitif, autrement dit qui a un début et une fin. Ce que nous percevons comme étant une " crise " est en fait un état de normalité permanente : nous assistons à une mutation civilisationnelle profonde générée par la révolution numérique.

Nous mutons, donc. Mais surtout, nous subissons plus que nous n’anticipons.

Le silence des politiques sur le sujet nous bloque entre deux temps, sans autre repère qu’un présent apocalyptique (guerres, terrorisme, chômage, épuisement des ressources naturelles…). Aucune projection autre que morbide ne semble possible dans l’imaginaire collectif. Bref, demain sera pire qu’aujourd’hui. En clair, notre modèle de pensée ne semble pas -résistant quand les hiérarchies dans lesquelles nous étions habitués à penser s’effondrent. Et de fait, le numérique transforme tous nos paradigmes fordistes, notre modèle social (protection sociale, retraite, fiscalité) et économique (production et consommation de masse).

Mais sans le savoir, nous devons déjà choisir : continuer à accumuler du retard, se recroqueviller autour de débats identitaires ou s’emparer du numérique comme clé d’entrée fédératrice et enthousiasmante d’un monde nouveau.

Sans vision, le Web monétisé reproduit les schémas hyperlibéraux. Mais le numérique, s’il est contrôlé, c’est-à-dire s’il est pensé, peut constituer un instrument formidable pour construire une société plus vertueuse. Mettre en place un revenu de base

Il n’y aura bientôt plus d’emplois pour tous, mais la robotisation permettra de dégager du temps. Le temps ainsi libéré pourra servir à accroître nos capacités. Nous alternerions temps de production (rétribué) et temps d’apprentissage (non rétribué). Ces connaissances permettraient de produire des contributions (biens matériels, services, culture) utiles à la collectivité. Comme le prône le philosophe Bernard Stiegler, le travail retrouverait sa dimension émancipatrice et ne serait plus au service d’un consumérisme compulsif ou d’une survie économique. Ce modèle est possible sous la triple -condition de redéfinir la valeur travail, de mettre en place un revenu de base ou revenu universel permettant aux individus de vivre correctement pendant les périodes non rétribuées, de revoir le fonctionnement des structures de formation.

La question éducative est donc centrale : jusqu’à présent, le système éducatif était mis au service des besoins des entreprises. Nous entrons désormais dans un monde d’incertitudes. L’école devra apprendre aux enfants la résilience, la capacité à s’adapter très vite aux mutations -rapides, être autonomes, développer des désirs plutôt que des automatismes algorithmisés. Les enfants ne devront plus apprendre un savoir figé mais apprendre à apprendre puisque c’est ce qu’ils devront faire tout au long de leur vie, par les MOOC (cours en ligne ouverts à tous) ou des formations pair à pair. Enfin, cette école nouvelle réactiverait l’égalité pour tous : aujourd’hui, le numérique reproduit les inégalités sociales : 83 % des start-up ont été fondées par un diplômé de grande école… Cassant au passage un pessimisme anthropologique tenace, c’est par ce processus d’individuation que l’on fera émerger une nouvelle génération de citoyens rééquilibrés entre le " je-singularité " et le " nous-cité ". La méthode pédagogique finlandaise est à étudier de près et donne déjà d’excellents résultats.

Enfin, le renouveau démocratique pourrait passer par la " Civic Tech ", ces technologies qui semblent redonner du souffle à la pratique démocratique en mettant à disposition des citoyens des outils de prise de parole et de participation. Des applications comme Gov, Fluicity, PopVox mettent au goût du jour une démocratie " liquide " et permettent déjà à chacun de s’exprimer. Des mouvements comme #MaVoix ou Laprimaire.org, très actifs sur les réseaux sociaux, militent pour la constitution d’une assemblée nationale mixte composée de professionnels de la politique élus et de citoyens tirés au sort. Ces outils numériques redéfinissent le rapport au politique et permettent d’entrevoir une démocratie assainie.

Une société moins consumériste, collectivement plus intelligente, voilà un idéal vers lequel nous pourrions tendre collectivement.

La question du numérique est donc avant tout politique. Que les responsables s’en emparent nous donnerait une bouffée d’air vitale.

Quelle humanité bâtir ? Comment construire des acteurs européens du Web pour peser face aux États-Unis ou à la Chine plutôt que de leur être bêtement hostiles ? Comment fluidifier le financement des start-up en phase d’amorçage ? Quand remettrons-nous à plat nos institutions pour accompagner la mutation sociale et économique ?

Aujourd’hui, le discours politique, réduit à de longs et monotones programmes technocratiques formatés alignant chiffres et courbes, ne fait plus rêver. Nous sommes coincés dans un présent permanent. Nous avons besoin de visionnaires qui réenchantent le monde. Nous avons besoin de sens, de convictions, de mots justes, d’une histoire commune à se raconter. Besoin de retrouver la gauche du progrès, perdue depuis longtemps. Besoin d’idéologie. Rêvons ensemble, nous ferons les comptes ensuite.

Par Asma Mhalla.

© Le Monde


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