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Lettre de l’Encyclopédie du Changement de Cap.
Les lendemains ne chanteront plus.
Maurice Merchier.
dimanche 22 septembre 2019
publié par Christian Maurel

Les lendemains ne chanteront plus.

La plupart des économistes s’accordent sur le fait qu’une nouvelle crise est inéluctable, même si on ne peut en prévoir ni le moment exact, ni le maillon faible par lequel elle adviendra. Gaël Giraud, dans l’émission Quartier libre visible sur youtube[i], cite l’importance de l’endettement privé, l’énorme dette des étudiants américains, la bulle immobilière chinoise, rendant fragiles des grandes banques publiques de ce pays, ou la fragilité des banques européennes. Les désordres politiques, notamment en Italie, les tensions géopolitiques, les incertitudes liées au Brexit, la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis ne peuvent qu’aggraver ce risque ; l’Allemagne semble déjà entrée en récession.

Parmi les symptômes de cet état de pré-crise, tous s’accordent également sur les anomalies concernant le mouvement des taux d’intérêts. Leur niveau est anormalement bas, voire négatif, et la hiérarchie « normale » entre taux à long terme (normalement plus élevés) et taux à court terme se réduit, ou même tend à s’inverser ; aux États-Unis, le taux des emprunts à 2 ans est supérieur au taux à 10 ans ; en Europe, le taux des prêts aux banques est de 0%, et le taux des dépôts des banques à la BCE est négatif. En France, les taux sont négatifs pour toutes les échéances inférieures à 7 ans ; le 5 septembre, l’État français a emprunté 1.5 milliards à – 00.3% pour 15 ans. En Allemagne et en Suisse, des pénalités sont appliquées par les banques commerciales sur les dépôts des gros clients.

De multiples articles débattent des raisons économiques de ces anomalies financières, et/ou de leurs conséquences. Il est plus rare d’examiner les correspondances de cet état de choses que l’on peut repérer dans d’autres sphères, dans la vie sociale, dans la culture, dans les comportements ordinaires. En effet, les phénomènes monétaires, n’en déplaise aux économistes orthodoxes, sont reliés au cœur des sociétés.[ii]

Les manuels d’économie définissent le taux d’intérêt comme étant le prix à payer pour compenser la préférence pour le présent ; cent euros aujourd’hui sont préférés à la même somme promise dans un an, et plus encore à cette somme dans dix ans. C’est d’ailleurs la justification simple de cette hiérarchie des taux, entre le court et le long terme. Or, le « prix du temps » est aussi une valeur symbolique, qui certes, n’est pas mesurable, mais dont les changements peuvent être mis en relation avec son acception économique. Quelle correspondance peut-on établir aujourd’hui avec ces perturbations des taux d’intérêt ?

L’effondrement des taux d’intérêts, le fait que les taux longs sont plus encore affectés, et l’aberration des taux d’intérêts négatifs sont la traduction économique de la dévalorisation générale du futur au profit du présent, que l’on qualifie souvent de « présentisme » , « d’immédiateté », de « courtermisme », ou de l’incapacité de s’inscrire dans la durée. L’incertitude concernant l’avenir se fait si forte qu’il s’efface dans les consciences et que seul le présent ou l’avenir tout proche sont pris en compte au moment des choix à opérer dans de multiples domaines.

L’inversion de la hiérarchie du temps est sensible dans le domaine de la formation. Les filières courtes, mais sélectives sont de plus en plus choisies par les catégories favorisées plutôt que les anciennes ou nouvelles filières universitaires longues, aux débouchés incertains. Même les grandes écoles voient leur prestige s’évider (suppression ou réforme de l’ENA, suppression des concours remplacés par des sélections sur dossier, fin des épreuves de culture générale, etc) ; les classes préparatoires ont peine à recruter.... n’est-ce pas le prélude au repli des élites sur des formations courtes ?

Le domaine dans lequel cet aveuglement volontaire concernant l’avenir est le plus dramatique est évidemment la question écologique. Il semble cependant que compte tenu de l’évidence par le vécu, cette cécité soit en phase de guérison lente, et que la prise de conscience se fasse enfin massive, malgré la persistance de climato-sceptiques irresponsables.

La correspondance la plus tangible est celle qui concerne le rapport entre les générations, et, plus précisément, la valeur des connaissances dont elles sont censées être porteuses. Pour bien poser l’analogie, rappelons qu’en matière de finances, l’anomalie est telle que plus la durée du crédit s’allonge, moins l’emprunteur paye d’intérêts, au point qu’il soit parfois payé par le prêteur ; de la même façon, on peut imaginer une configuration telle que plus la formation du professeur est longue, moins cher on est disposé à payer ses leçons, et qu’il arrive même que ce soit l’élève qui soit payé pour la recevoir. Idée farfelue ? En fait, nous y sommes ; la parole de Greta Thunberg a plus de poids que celle d’un expert du GIEC, et un grand nombre de responsables politiques et même d’intellectuels « marchent » dans cette imposture.

Plus généralement, un nouveau mythe manifeste spectaculairement ce dérèglement de la valeur temps : celui de la soi-disant supériorité de la jeunesse dans le domaine de la connaissance, dont Greta Thunberg n’est qu’un exemple. Il est courant d’entendre affirmer, même de la part de bons esprits, que la courroie de transmission des connaissances s’est inversée, et que désormais ce sont les jeunes qui apprennent aux anciens. Faut-il dire cette évidence que rien de ce que savent les jeunes n’a été découvert par eux-mêmes ? Le fait de manipuler avec dextérité un smartphone, ou de s’y retrouver rapidement dans les dédales de l’internet est le produit d’un entraînement (pour ne pas parler d’une addiction) précoce, et non d’un don tombé du ciel dans le berceau, comme le suggérerait l’expression « digital native ». Quant à la jeune suédoise, à l’évidence, contrairement au storytelling, elle ne dit pas un seul mot qui ne lui ait été soufflé ; (Pascal Brukner l’a d’ailleurs qualifiée de « perroquet »). Le parallèle est ici saisissant entre cette dévalorisation de la connaissance et la dévalorisation de la valeur monétaire avec le temps…

D’autres exemples pourraient être évoqués, comme le succès des jeux d’argent et des paris sportifs, qui confirment l’engouement pour les gains immédiats, aux dépens des détours que sont le travail et l’épargne. De façon générale, les flux ont plus de valeur que les stocks, et tout cela rejoint la notion de « société liquide » théorisée par Zygmunt Bauman. Il faut conclure enfin que ces dispositions mentales sont en parfaite adéquation avec le capitalisme néolibéral contemporain, à tel point qu’elles sont encouragées par les pouvoirs publics. En effet, le mauvais traitement réservé à l’épargne traditionnelle (livret A, Assurance-vie, etc), donc le massacre organisé de l’image de l’épargnant (en général âgé) par les responsables politiques contribuent au formatage des individus afin de les rendre compatibles avec les turbulences du système économique, dont la crise imminente est le premier acte de mutations s’opérant par une nouvelle vague de destructions soi-disant créatrices dans de nombreux secteurs.

On savait que les lendemains ne chanteraient plus ; on n’imaginait pourtant pas qu’ils deviendraient superflus

Maurice Merchier.

[i] https://www.youtube.com/watch?v=aZy...

[ii] Michel Rocard avait écrit en 1975 avec Jacques Gallus un ouvrage dont le titre était « l’inflation au cœur », dans lequel il montrait que ce désordre monétaire était lié à des mutations sociales profondes.


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