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Les primaires : une illusion démocratique.
Rémi Lefebvre / Le Monde du 26-11-2016.
samedi 26 novembre 2016
publié par Christian Maurel

Les primaires privilégient le jeu politique plutôt que les enjeux, pointe le chercheur Rémi Lefebvre.

Une illusion démocratique.

En quelques années, les primaires se sont imposées au sein des deux grands partis politiques français. Qu’ont-elles changé dans la vie politique ? S’agit-il vraiment d’une avancée démocratique ? Rémi Lefebvre, membre de longue date du Parti socialiste, est professeur de sciences politiques à l’université Lille-II. Auteur des "Primaires socialistes. La fin du parti militant" (Raisons d’agir, 2011) et des "Primaires ouvertes en France" (Presses universitaires de Rennes, 320 p., 24 euros, coécrit avec le politologue Eric Treille), il analyse le phénomène.

Une révolution démocratique ?

" Depuis quelques années, les primaires ouvertes, qui ne sont pas réservées aux militants, se développent comme mode de désignation des candidats dans de nombreux pays – l’Italie, l’Argentine, la France, le Royaume-Uni, l’Espagne. Il y a un effet de mimétisme : chacun s’inspire de ce qui se fait chez son voisin. Cela ouvre un droit nouveau aux sympathisants, invités à participer à un processus qui n’est plus confiné au parti. En cela, les primaires sont “démocratiques”. Mais cette dimension démocratique est trompeuse.

Si les partis ont adopté le système des primaires, ce n’est pas, en effet, pour donner plus de pouvoirs aux militants ou aux sympathisants : c’est pour trouver une solution aux problèmes de leadership qu’ils n’arrivent plus à régler eux-mêmes. Ces dernières années, les votes internes ont souvent été entachés d’irrégularités. On se souvient, en 2008, du congrès de Reims du Parti socialiste et de l’élection controversée de Martine Aubry au poste de premier secrétaire. On se souvient également qu’en 2012 le vote pour la présidence de l’UMP a -débouché sur une bataille rangée entre Jean-François Copé et François Fillon. Face à ce discrédit, les primaires permettent, en toute “transparence”, de produire un leader et de rétablir une forme de confiance. La primaire de droite n’est d’ailleurs pas officiellement organisée par Les Républicains (LR) mais par une “haute autorité” indépendante.

Pour des partis affaiblis, les primaires sont donc autant un aveu d’impuissance qu’une stratégie de survie. Ils y voient cependant de nombreux avantages. Elles permettent de produire un candidat légitime alors que leurs militants ne sont plus assez nombreux, ni représentatifs de la société dans son ensemble. La procédure est en outre adaptée à une vie politique de plus en plus personnalisée et médiatisée. Elle offre, enfin, une rampe de lancement médiatique pour l’élection générale.

Les primaires sont-elles pour autant la panacée ? Rien n’est moins sûr. Le mythe fondateur des -primaires en France est la victoire de François Hollande en 2012. S’il avait perdu l’élection présidentielle, il est probable que la droite ne les aurait pas adoptées. Depuis, une “primarisation” de la vie politique semble en marche, mais le processus n’est sans doute pas irréversible. L’issue des deux prochaines consultations, à droite et au PS, sera sans doute décisive pour l’avenir des primaires. "

Une culture politique nouvelle.

"En France, les primaires ont longtemps été considérées comme contraires à la culture politique et à l’esprit des institutions de la Ve République. Au PS, les primaires ont longtemps été jugées impensables car elles dépossédaient les militants de leur pouvoir d’investiture et entérinaient la présidentialisation du jeu politique. François Hollande, Martine Aubry ou Laurent Fabius y étaient d’ailleurs hostiles : ce sont plutôt les outsiders comme Arnaud Montebourg ou Manuel Valls qui y étaient favorables parce qu’elles rendaient moins décisives les ressources d’appareil et donnaient plus d’importance à la force de frappe médiatique. Si le PS a eu recours aux primaires, c’est parce qu’elles sont apparues comme le seul moyen, après trois défaites présidentielles consécutives, de sortir d’une compétition sauvage et de pacifier le parti.

A droite, la situation est différente. Les militants ont traditionnellement moins de pouvoir : le leader du parti a vocation à être le candidat “naturel” à l’élection présidentielle. Pour Jacques Chirac, ce fut le cas. Pour Nicolas Sarkozy, ce fut plus compliqué : lorsqu’il a repris la tête de l’UMP, en 2014, il a cherché à réactiver cette culture bonapartiste et il a tenté de s’opposer, au nom de la légitimité du chef de parti, au principe des primaires adopté un an auparavant, alors qu’il était encore en retrait de la politique. Il n’y est pas parvenu."

Un renouvellement des élites ?

"Les primaires peuvent renouveler les élites : elles ont ainsi permis de faire émerger un Arnaud Montebourg en France, un Barack Obama ou un Donald Trump aux Etats-Unis. Mais, le plus souvent, elles contribuent à leur reproduction. Les deux finalistes -socialistes de 2011 - François Hollande et Martine Aubry - étaient tous deux d’anciens premiers secrétaires du PS. Les finalistes de la primaire de droite sont des professionnels de la politique qui ont commencé leur carrière dans les années 1980. Le renouvellement des électeurs n’est pas plus évident : les primaires mobilisent plutôt un électorat politisé, informé, urbain, qui se saisit d’un droit qu’il n’est pas forcément facile de s’approprier. Pour se forger une opinion, les électeurs doivent en effet différencier des candidats d’une même famille politique, ce qui présuppose un niveau d’intérêt politique élevé.

En réalité, les primaires ne bouleversent donc pas vraiment le jeu politique, qui apparaît de plus en plus fermé sur lui-même : il est replié sur ses jeux et ses enjeux propres. Elles tendent à renforcer les partis dominants, les seuls capables de mettre en place une logistique aussi lourde : grâce aux -primaires, LR et le PS conservent leur pouvoir de labellisation des candidats. Elles constituent enfin, en France, un verrou de plus dans la présidentialisation des institutions : l’élection présidentielle est de plus en plus précoce et centrale. Il n’est pas sûr que la démocratie en sorte grandie."

Une démocratie d’opinion ?

"La démocratie d’opinion est largement antérieure aux primaires. Quand les adhérents désignaient les candidats, la sensibilité aux sondages était déjà forte. Lionel Jospin, en 1995, et surtout Ségolène Royal, en 2006, se sont largement appuyés sur l’atout compétitif que leur conféraient des sondages très favorables. Les primaires ouvertes renforcent néanmoins le poids des logiques d’opinion : elles visent à produire le “meilleur” candidat, celui qui a les meilleures chances de gagner en rassemblant au-delà de son camp, les sondages faisant foi.

La “présidentialité” des candidats devient de plus en plus sondagière. En 2012, ce phénomène a joué en faveur de Dominique Strauss-Kahn puis, quelques mois plus tard, en faveur de François -Hollande. Martine Aubry avait même déclaré qu’il était le candidat du “système politico-sondagier”. Par le poids des sondages, que les primaires consacrent, c’est une politique centrée sur le jeu – qui va gagner ? – plus que sur les enjeux – pour faire quoi ? – qui triomphe."

La métamorphose des partis.

"Les primaires redéfinissent les fonctions des partis. La fonction qui consiste à sélectionner le candidat à l’élection présidentielle est évidemment affaiblie, même si ce sont les partis qui définissent les conditions d’accès à la candidature. La fonction programmatique, elle aussi, est extrêmement dévaluée, comme privatisée : chaque candidat fabrique son programme. Le PS a d’ailleurs renoncé à en produire un : son premier secrétaire, Jean-Christophe -Cambadélis, a reconnu que l’exercice n’avait plus de sens. Cela n’avait pas toujours été le cas, notamment à gauche : en 1981, François Mitterrand avait repris une large part des propositions du PS.

Que reste-t-il aux partis ? A quoi sert-il d’y adhérer si les pouvoirs des sympathisants et des militants sont équivalents ? Le rôle des partis se limite de plus en plus à être des entreprises électorales. Cette évolution pose un problème spécifique à gauche, dans la mesure où l’organisation partisane y est conçue traditionnellement comme un levier de politisation de la société, de bataille idéologique ou d’encadrement des milieux populaires. La gauche peut-elle faire l’économie des partis ? "

Propos recueillis par Benoît Floc’h.

© Le Monde


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