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Dans Le Monde des livres du 3-2-2017.
"Les travailleurs de la culture sont aussi le peuple"
Entretien avec Luc Boltanski et Arnaud Esquerre.
vendredi 3 février 2017
publié par Christian Maurel

Luc Boltanski et Arnaud Esquerre évoquent les rapports entre sociologie et économie, la politique et les " bobos ".

" Les travailleurs de la culture sont aussi le peuple "

Pour écrire Enrichissement. Une critique de la marchandise, les sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre ont travaillé de concert pendant quatre ans, dialoguant jour après jour, multipliant ensemble les déplacements et les entretiens, puis effectuant quelques retraites studieuses en Normandie. Ils répondent aux questions du " Monde des livres ".

Pourriez-vous donner un exemple emblématique de ce que vous nommez la nouvelle " économie de l’enrichissement ", et donc de la manière dont on peut désormais créer de la valeur à partir d’un objet banal ?

Luc Boltanski. Cela se fait en attachant à une chose, apparemment banale, un récit qui l’associe à une personne célèbre, de façon à produire un effet collector : ce serait le cas, par exemple, des lunettes de Sartre ou du sac de Jackie Kennedy, la réédition de ce dernier par une célèbre maison de maroquinerie parisienne étant du reste devenue un objet de collection. Cela peut se faire aussi en transformant un ancien site industriel en fondation d’art contemporain. En attirant des touristes fortunés de façon à les amener à dépenser leur argent sur place et en tirant profit de ce qui est difficilement déplaçable, tels que les monuments. En général, en tirant parti d’un gisement de richesses qui n’est autre que le passé.

Dans le sillage du " Nouvel -Esprit du capitalisme " (avec Eve Chiapello, Gallimard, 1999) vous allez, une fois de plus, chercher les économistes sur leur terrain. Quel est ici votre objectif, en tant que sociologues ? Amorcer un dialogue avec une discipline qui ne tient pas toujours compte de vos enjeux ou déstabiliser la lecture économique du monde ?

L. B. Les relations qu’entretiennent la sociologie et l’économie sont en effet aujourd’hui souvent difficiles, bien plus que cela n’a été le cas dans un passé pas si lointain. Pensez, par exemple, à Karl Polanyi, l’auteur de La Grande Transformation (1944 ; Gallimard, 1983) ou encore, plus près de nous, au grand historien Fernand Braudel (1902-1985), créateur de l’École des hautes études, qui dialoguait avec les sociologues et les économistes et s’ingéniait à les faire collaborer. Depuis lors, il faut bien dire que les économistes ont souvent mis de côté la sociologie et l’anthropologie.

Quant aux sociologues et aux anthropologues, ils ont, pour nombre d’entre eux, soit ignoré l’économie, comme s’il y avait une autonomie des relations d’échanges symboliques par rapport aux relations d’échanges de biens ; soit ils se sont saisis hâtivement de modèles venus de l’économie pour les appliquer aux objets qui sont les leurs, par exemple les chômeurs ou les intermittents du spectacle, ce qui les a amenés parfois à justifier des décisions de politique économique qui concernent ces objets ; soit, au contraire, ils ont développé une attitude critique à l’égard de l’économie en général, comme si la sociologie et l’anthropologie avaient seules accès à une vérité des relations humaines qui échapperait à une science économique taxée, en quelque sorte, d’inhumanité. Or notre critique est dirigée vers le capitalisme contemporain, non vers l’économie en tant que telle. Notre intention vise à la pacification des rapports entre sociologie et économie pour œuvrer à une unification des sciences sociales.

Justement, votre livre nourrit une pensée critique à l’égard du capitalisme, de ses récits, de ses contradictions. D’ordinaire, ce type de démarche engage un prolongement pratique, une leçon politique. Quels pourraient-ils être, ici ?

Arnaud Esquerre. Le premier des enjeux politiques serait de reconnaître l’économie de l’enrichissement en tant que telle. Ensuite, celle-ci reposant sur l’exploitation du passé, son écriture ne doit pas être confisquée par quelques-uns qui cherchent à imposer un récit national excluant des minorités. Ces hérauts du récit national servent, d’ailleurs, avant tout, intentionnellement ou non, à alimenter la richesse des plus riches, détenteurs des objets de collection et du patrimoine célébrés. Une autre question est celle des profits tirés de l’économie de l’enrichissement : comment pourraient-ils être répartis de manière plus juste ? Il faudrait s’interroger encore sur la limitation ou une autre distribution des héritages, qui sont au cœur de l’économie de l’enrichissement et de l’accroissement des inégalités économiques.

En ce qui concerne le travail, en particulier pour les travailleurs de la culture, il faudrait raisonner non pas en temps de travail, car bien souvent leur travail, c’est toute leur vie, mais en cherchant à réduire l’incertitude dans laquelle ils sont plongés. Cette précarité les oblige à s’engager sans arrêt dans plusieurs projets simultanément, sans savoir de quoi demain sera fait. Autre piste, il faudrait réfléchir davantage à la pratique du " bricolage " qui suppose, en fait, de -contester l’extension de la propriété intellectuelle, ou de l’orienter vers une propriété collective.

Vous semblez n’accordez que peu d’importance à la finance. Pourquoi ?

A. E. La finance occupe évidemment une place importante dans le capitalisme contemporain. Mais pourquoi un riche n’investit-il pas son argent entièrement dans des actifs financiers, et préfère-t-il acheter des choses comme les lunettes de Sartre ? Il n’agit pas seulement par souci de distinction sociale, mais il a besoin de conserver sa richesse. Or ces choses que nous appelons de " collection " permettent de stocker la richesse, voire de l’accroître, dès lors qu’elles sont aussi traitées comme des actifs, et leur part dans les patrimoines est probablement sous-estimée, voire n’est même pas identifiée comme telle par les économistes travaillant sur les inégalités économiques. Cette stabilité de la richesse est garantie par les institutions, soit parce que les immeubles sont classés patrimoine historique, soit parce que les musées donnent un caractère immortel à des choses, y compris pour l’art contemporain, etc. La limite, pour ces riches, étant que si les lunettes de Sartre sont traitées comme un " trésor national ", elles ne peuvent plus circuler, et perdent leur liquidité. Les enquêtes sur la finance sont nécessaires, mais il ne faut pas perdre de vue que celle-ci se déploie, avant tout, dans un monde où les choses matérielles n’ont jamais été aussi nombreuses.

Vous faisiez allusion à la masse des travailleurs de la culture, et votre livre rend compte de leur condition, de leur précarité aussi. Pensez-vous que ces " bobos ", comme vous les appelez, pourraient représenter la nouvelle avant-garde sociale et politique qui prendrait le relais du prolétariat industriel ?

L. B. Le terme de " bobos " est utilisé aujourd’hui à tort et à travers et de façon péjorative : le " bobo ", c’est toujours l’autre. Il sert fréquemment à stigmatiser les travailleurs de la culture depuis une position populiste, que ces attaques viennent de l’extrême droite, ou aussi, parfois, il faut bien le dire, de l’extrême gauche. A la différence des " gens ordinaires " qui auraient un sens spontané de la " solidarité ", de " l’enracinement " et de la " décence ", et qui " souffrent ", les travailleurs de la culture seraient " hors sol " (une expression qui remplace souvent aujourd’hui l’ancienne accusation de cosmopolitisme) et habités par une sorte de démesure qui les inclinerait vers la transgression. Enfin, ils seraient parmi les principaux bénéficiaires d’un ordre néolibéral.

Pour comprendre cet usage polémique du terme de " bobo ", il faut le rapporter aux débats politiques intenses sur le " vrai " peuple, différents mouvements s’empressant de définir ce " vrai peuple " en fonction de leurs intérêts politiques, de façon aussi à en exclure les acteurs sociaux dont les idées et le style de vie leur déplaisent. Or, est-il nécessaire de le préciser ?, il n’y a pas de " vrai " peuple, et les travailleurs de la culture sont aussi le peuple.

Toutefois, contre l’idée, venue des États-Unis, de " classe créative ", nous avons essayé de montrer que les travailleurs de la culture ne sont ni hors peuple ni une nouvelle avant-garde. Ce sont, eux aussi, des travailleurs, de plus en plus nombreux, vivant souvent dans la précarité, et soumis à des formes d’exploitation d’autant plus insidieuses qu’elles ne sont pas reconnues, y compris parfois par ceux-là mêmes qui les subissent. Un des objectifs de notre travail a été d’identifier ces formes d’exploitation afin d’armer ceux qui en sont les victimes.

Propos recueillis par Jean Birnbaum.

© Le Monde


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