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Dans Le Monde du 21-4-2018.
Marx en France : "un regain d’intérêt académique" ?
Questions à Emmanuel Renault.
samedi 21 avril 2018
publié par Christian Maurel

Cette publication fait suite à cette autre que nous avons proposée aujourd’hui sur le regain de l’intérêt pour le marxisme aux États-Unis. A mettre en parallèle avec la chronique de Jean-Claude Guillebaud dans Télé Obs du 14 au 20 avril 2018, p. 22 dans lequel il parle d’un "grand deuil des idées". "En ce début de printemps, les médias s’accordent pour constater une ’montée de l’insignifiance’ pour reprendre un titre du grand helléniste que fut Cornelius Castoiadis", dit-il. Peut-on faire confiance aux médias qui s’intéressent principalement aux "intellectuels médiatiques" qui disent toujours la même chose, c’est-à dire des choses qui vont dans le sens de la pensée dominante. Mais les médias ont-ils lu les penseurs critiques comme Dardot, Laval, Wright, pour n’en citer que quelques uns ? Ont-ils que dans certaines expériences, par exemple celle de Notre-Dame-Des-Landes, il y a une montée de la "signifiance" comme l’a bien perçu Kristin Ross dans son article "Notre-Dame-Des-Landes : ce que Macron n’a pas compris" (Le Nouvel Obs du 19 au 25 avril, p.95).

Christian Maurel, corédacteur du site.

Marx en France : " un regain d’intérêt académique " ?

Emmanuel Renault est professeur de philosophie sociale à l’université Paris-Nanterre. Pour le bicentenaire de la naissance de l’auteur du Capital, il publie en anglais Marx and Critical Theory (" Marx et la théorie critique ", Brill, à paraître le 26 juillet).

Le marxisme existe-t-il encore en France ?

Tout dépend de ce qu’on appelle le marxisme ! De la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1970, le marxisme renvoyait à un mouvement politique révolutionnaire dans lequel l’organisation de la classe ouvrière par des partis de masse et des syndicats était étroitement associée à un ensemble de principes théoriques et politiques issus de Marx. Ce marxisme-là n’existe plus. Mais on n’en continue pas moins à se référer de différentes manières, théoriquement et politiquement, à Marx et à l’histoire des marxismes.

On peut alors qualifier de marxistes des théories, des analyses ou des stratégies partageant l’ensemble ou certaines de six thèses fondamentales. Premièrement, la base économique des sociétés produit des effets déterminants sur l’organisation d’ensemble de la vie sociale et sur les conflits qui s’y développent. Deuxièmement, les sociétés contemporaines ont un caractère capitaliste. Troisièmement, les sociétés, aujourd’hui comme hier, sont structurées par l’opposition des intérêts des classes dominées et des classes dominantes. Quatrièmement, la politique doit être analysée, suivant une perspective réaliste, comme une lutte des classes. Cinquièmement, les classes dominantes tendent à présenter leurs intérêts particuliers comme étant conformes à l’intérêt général, selon un mécanisme auquel Marx a donné le nom d’idéologie. Il en résulte, sixièmement, qu’aucune politique émancipatrice n’est possible sans critique de l’idéologie.

Où la pensée de Marx est-elle active aujourd’hui ?

On constate un regain d’intérêt pour Marx dans l’université et dans des cercles para-académiques, en philosophie en particulier, ce dont témoigne un nombre significatif de thèses sur cet auteur. On a également vu apparaître des séminaires, des groupes de lecture et des revues organisés avec succès par des étudiants et des doctorants. Tout cela s’explique sans doute par le fait que la fin du marxisme, au sens historique du terme, a aidé à ce que Marx soit reconnu comme l’un des grands noms de l’histoire de la philosophie. Ce regain d’intérêt académique reste cependant limité puisque, dans la plupart des sciences sociales, le marxisme reste peu légitime.

Et qu’en est-il de la référence à Marx dans la vie politique et militante ?

Elle est en recul en comparaison avec les décennies précédentes. Les partis s’inscrivant dans les traditions marxistes sont très affaiblis, alors que certains des phénomènes les plus marquants à l’extrême gauche ces dernières années, comme Notre-Dame-des-Landes, n’entretiennent pas de forts liens avec Marx. Dans le même temps, La France insoumise tend à privilégier une lecture des conflits sociaux et politiques en termes d’antagonisme du peuple et de l’oligarchie, et non plus en termes de conflit de classes. Dans une perspective marxiste, les dénonciations des élites sont insuffisantes si elles ne remontent pas aux rapports sociaux qui -produisent les inégalités structurelles. En outre, ces dénonciations ont l’inconvénient de dissimuler que le peuple, ou les 99 %, qu’on oppose à l’oligarchie, ou aux 1 %, sont fracturés par des intérêts sociaux divergents. Le problème est bien qu’une partie des 99 % croit que leurs intérêts convergent avec ceux des 1 %, et il n’y a aucune raison de penser qu’ils se trompent complètement sur ce point.

Quels aspects de l’œuvre de Marx vous paraissent les plus pertinents pour penser le présent ?

Le Capital constitue une analyse inégalée du capitalisme à condition qu’on prenne au sérieux cette affirmation de sa préface : le capitalisme est " constamment pris dans un processus de mutation ". Sa théorie reste globalement pertinente, notamment lorsqu’elle nous permet de comprendre que, aujourd’hui comme hier, l’exploitation du travail reste un enjeu fondamental, mais aussi qu’elle prend des formes nouvelles : celles de l’intensification du travail par l’intermédiaire de l’évaluation individualisée des performances et de la mise en concurrence sur le lieu de travail, celles de l’extension de la durée de travail par la dissolution des limites de la journée de travail, etc.

Par ailleurs, il est difficile de ne pas mobiliser les concepts d’idéologie et de lutte des classes pour décrire une politique qui justifie, par une théorie du " premier de cordée ", la diminution des impôts des plus fortunés et la fragilisation des services publics de santé, de transport ou d’éducation dont bénéficient les moins fortunés. Contrairement aux idées reçues, la lutte des classes n’est pas seulement celle des classes dominées contre les classes dominantes ; c’est aussi la lutte de ces dernières pour conserver et renforcer les inégalités dont elles bénéficient, inégalités qu’elles justifient en les présentant comme étant dans l’intérêt de tous.

Mais tous les problèmes présents ne trouvent pas leur solution chez Marx. Il a principalement théorisé la domination de classe, et l’on ne peut trouver chez lui de ressources théoriques suffisantes pour faire face aux défis politiques que représente l’imbrication des dominations. Même si, par ailleurs, différentes tentatives existent en vue d’associer marxisme et écologie, sur ce point aussi, on ne peut se contenter d’actualiser Marx : on doit le compléter.

Propos recueillis par Anne Dujin.

© Le Monde


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