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Où en est l’éducation populaire aujourd’hui ?
Eléments introductifs à un débat entre les Foyers ruraux de l’Hérault.
dimanche 13 octobre 2019
publié par Christian Maurel

Voici une modeste contribution qui n’avait pour ambition que d’introduire un débat entre des responsables des Foyers ruraux de l’Hérault lors d’une journée de ce qu’ils nomment ’’université des possibles’’.

La question choisie a toute sa légitimité dans un monde en bouleversement accéléré et permanent qui n’obéit, pour l’essentiel, qu’à ce que Pierre Dardot et Christian Laval appellent une "nouvelle raison du monde’’ néolibérale où tout (les Hommes comme les choses) semble ne devoir être gouverné que selon"le principe universel de la concurrence".

Christian Maurel, corédacteur du site.

Où en est l’éducation populaire aujourd’hui ?

(Éléments introductifs au débat entre les Foyers ruraux de l’Hérault du 12 – 9 – 2019 à Saint-Martin-de-Londres).

L’éducation populaire a déjà une longue histoire, bien avant que les deux mots qui la désignent ne soient couramment associés et employés. Socrate faisait-il peut-être déjà de l’éducation populaire lorsqu’il dialoguait avec ses interlocuteurs. Nous pouvons cependant convenir que l’expression ’’éducation populaire’’ dans son sens contemporain remonte à la fin du 19ème siècle où elle est souvent employée à coté ou à la place d’’’éducation ouvrière’’.

L’éclairage de l’histoire : les 4 courants de pensée et de pratiques de l’éducation populaire.

a) Le Siècle des Lumières, la Révolution Française et le rapport Condorcet sur l’Instruction publique de 1792.

Que nous dit Condorcet ?

« Offrir à tous les individus de l’espèce humaine les moyens de pourvoir à leurs besoins, d’assurer leur bien-être, de connaître et d’exercer leurs droits, d’entendre et de remplir leurs devoirs,

Assurer à chacun d’eux la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre capable des fonctions sociales auxquelles il a droit d’être appelé, de développer tous les talents qu’il a reçu de la nature ; et par là établir entre les citoyens une égalité de fait, et rendre réelle l’égalité politique reconnue par la loi :

Tel doit être le premier but d’une instruction nationale, et sous ce point de vue elle est, pour la puissance publique, un devoir de justice. »

- cette instruction doit « s’étendre toute la durée de la vie » (idée d’éducation permanente).

- il s’agit également d’apprendre « l’art de s’instruire par soi-même » (autonomie éducative).

- dans le but de« substituer enfin l’ambition d’éclairer les hommes à celle de les dominer » (le savoir au service de l’émancipation).

b) L’éducation populaire, dimension culturelle du mouvement ouvrier.

Tout en s’organisant et luttant pour de meilleurs salaires et conditions de travail, le mouvement ouvrier naissant au 19ème siècle en France et un peu plus tôt en Angleterre, développe, à travers de caisses de solidarités, de coopératives et de mutuelles embryonnaires (une sorte d’économie sociale et solidaire), une conscience de lui-même, de sa condition de classe, une puissance sociale d’agir, un désir d’émancipation, une revendication de nouveaux droits (de se syndiquer, de faire grève) ainsi que de nouvelles visions de la société, une intelligence collective et des imaginaires sociaux que ’’théoriseront’’ les penseurs du socialisme, du communisme et de l’anarchisme (Proudhon, Fourier, Owen, Marx, Bakounine....).

Cette éducation populaire mutuelle, critique, permanente et politique qui ne dit pas encore son nom, fait corps avec le mouvement social lui même (je la qualifie d’’’organique’’). Elle contribue à écrire une nouvelle page de notre histoire de manières plus ou moins radicales et violentes (la révolte des canuts, les révolutions de 1830 et de 1848, la Commune de Paris...). « Ce qui manque le plus à l’ouvrier, c’est la science de son malheur... Il faut instruire pour révolter » écrira Fernand Pelloutier, secrétaire national des Bourses du travail à la fin du siècle).

c) Le Christianisme Social, d’abord protestant puis catholique (voir l’encyclique « Rerum novarum » du pape Léon XIII de 1892) va s’emparer à sa manière de la ’’question sociale’’, de la condition ouvrière, des pauvres et des indigents :

- de Marc Sangnier, responsable du Sillon qui dit l’ « on ne peut avoir la République dans la société si l’on continue à avoir la Monarchie dans l’entreprise »,

- à la création de grands mouvements de jeunesse particulièrement offensifs (Jeunesse Ouvrière Chrétienne, Jeunesse Agricole Chrétienne, Jeunesse Étudiante Chrétienne....),

- et aux ’’théologiens de la libération’’, notamment en Amérique latine qui sont fortement impliqués (à l’image de Dom Elder Camara) dans l’alphabétisation, l’émancipation et les mobilisations des paysans sans terre et des habitants des bidons-villes visant à faire des pauvres et des opprimés des acteurs de leur propre libération et de leur rendre ainsi leur dignité.

d ) La ’’popularisation de la culture’’ mouvement qui émerge dans les années 1930 (Front populaire, grèves de 1936, accès aux loisirs) et qui préfigure la ’’démocratisation de la culture’’, ’’la culture pour le plus grand nombre’’, ce que Antoine Vitez appellera « l’élitaire pour tous », c’est-à-dire l’accès aux grandes « œuvres de l’art et de l’esprit »(Malraux). Cette popularisation/démocratisation prendra deux formes qui peuvent, en bonne intelligence, se compléter :

- l’offre artistique par des pratiques de décentralisation (Jeanne Laurent, Jean Vilar), de soutien à la création artistique ’’professionnelle’’, puis, un peu plus tard, d’éducation et de médiation visant l’’’élargissement des publics’’ (’’action culturelle’’),

- des pratiques de co-création impliquant des professionnels et des amateurs (pensons aux ’’stages de réalisation’’ initiés par les Conseillers Techniques et Pédagogiques du Ministère de la Jeunesse et des sports et aux ateliers de pratiques artistiques de nos équipements), pratiques impliquant des ’’publics/acteurs’’ qui peuvent se revendiquer de l’éducation populaire.

Remarques  :

- ces 4 courants de pensée et de pratiques de l’éducation populaire, en apparence très différents, sont souvent très imbriqués les uns dans les autres, notamment dans les associations d’éducation populaire qui interviennent dans les différentes proximités à partir d’équipements et de lieux bien identifiés (MJC, Centres Sociaux, Foyers Ruraux, Maisons Pour tous...).

- se dégagent de ces 4 courants quelques principes et missions communes qui définissent l’éducation populaire : le ’’peuple est à la fois sujet-acteur et objet de l’acte éducatif dans des objectifs de conscientisation, d’émancipation, d’augmentation de la puissance individuelle, collective et démocratique d’agir (par exemple par une vie associative bien conduite), et donc de transformation des individus et des rapports socio-politiques dans lesquels ils sont inscrits.

Où est – et où en est – l’éducation populaire aujourd’hui ?

- l’éducation populaire n’est pas toujours là où l’on s’en réclame le plus.

- l’éducation populaire que je qualifie d’ ’’organique’’ au sens où elle fait corps avec les mouvements sociaux et les mobilisations collectives doit être distinguée dans son principe mais pas nécessairement dans ses pratiques et objectifs (des alliances existent) de l’éducation populaire que je nomme ’’propédeutique’’ (celle de nos associations, mouvements et fédérations), au sens où celle-ci est préparatoire, pour des enfants, des jeunes et des moins jeunes, à des prises de consciences et à des engagements de tous ordres (associatifs, syndicaux, politiques, d’économie solidaire...) sous la forme d’activités, d’actions et de projets collectifs très divers.

- le mouvement des ’’gilets jaunes’’, comme ce fut le cas lors de l’élaboration des Cahiers de doléances’’ en 1788-89, a accompli une mission importante bien que souvent passée sous silence, d’éducation populaire (prises de consciences, actes d’émancipation, capacités collectives et démocratiques d’agir, transformation des individus et des relations avec les pouvoirs en place...) pour des gens qui jusque là étaient peu ou pas impliqués dans la vie politique et la société civile. Nous avons là un bel exemple d’ ’’éducation populaire organique’’, mutuelle, critique, revendicative et propositionnelle visant à une transformation des conditions de vie, comme le furent, à leur manière, le mouvement des ’’Indignados’’ en Espagne, l’opération ’’Nuit debout’’en France et les mobilisations en faveur des Zones A Défendre.

Comment se portent les institutions, mouvements, fédération et associations d’éducation populaire et de jeunesse qui se réclament de la formation de citoyens au sens fort du terme ? Certaines d’entre elles – celles qui ’’gèrent’’ des budgets importants et emploient des dizaines de salariés, ’’touchent’’ de nombreux ’’publics’’ (notamment en milieu urbain) – ne sont-elles pas prises en tenaille entre la marchandisation de leurs services et activités de consommation de loisirs, et l’instrumentalisation de leurs projets, forces et compétences par des politiques publiques qui procèdent de plus en plus par appels d’offre et mises en concurrence dans le cadre de marchés publics ? Cette double contrainte – celle du marché privé et celle des marchés publics – ne fait-elle-pas passer à la trappe leur mission d’éducation populaire visant à impliquer réellement, leurs adhérents, les citoyens et les habitants ? En tant qu’ancien président du Mouvement associatif en PACA, je peux témoigner de ce basculement qui nous fut imposé au nom de la loi Sapin. Qu’en est-il des Foyers Ruraux de l’Hérault et de leurs relations avec les élus du suffrage universel et les pouvoirs publics ?

Quelques éléments pour une mise en débat prospective d’une éducation populaire confrontée à un néolibéralisme quasi mondialisé et s’affirmant comme indépassable ?

A mon sens, il est nécessaire de situer l’éducation populaire au niveau et face aux grands enjeux et questions de société qui, me semble-t-il, sont actuellement au nombre de six :

- les difficultés à comprendre un monde de plus en plus complexe et en transformation permanente. Cette compréhension est essentielle car « l’impuissance naît de l’impensé » (Pierre Rosanvallon).

- la crise climatique et environnementale qui remet en question l’avenir d’écosystèmes humainement viables.

- le développement fulgurant des sciences et des techniques (l’intelligence artificielle, le spectre d’un homme ’’augmenté’’...), notamment des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication dont les entreprises dominent le monde, tissent leurs toiles, nous surveillent, en savent sur chacun de nous bien plus que nous n’en savons nous-mêmes, formatent les individus et vendent les produits qui leur correspondent. le maintien de la grande pauvreté et le redéploiement des inégalités, de conditions (revenus et patrimoines), de considération, d’accès aux savoirs et aux responsabilités (voir Condorcet) et de position dans la pyramide humaine, entre les « premiers de cordée » et ceux qui restent au pied de la falaise.

- la crise de la démocratie représentative délégataire qui, en maints endroits du monde, continue à dériver vers des oligarchies, des aristocraties sociologiquement voire familialement héréditaires, des ploutocraties matinées de népotisme, des ’’démocratures’’ (dictatures qui se présentent comme des démocraties), des formes de populismes autoritaires voire pré-fascistes.

- le délitement de notre imaginaire social des Droits de l’Homme qui n’a plus rien d’universel et est pris en étau entre un gouvernement des hommes, en tous lieux, selon le principe universel de la concurrence où chacun est sommé d’être son propre entrepreneur, et d’autre part, la montée en audience et en force d’imaginaires sectaires, ségrégationnistes, discriminatoires, nationalistes, fondamentalistes qui ont pour point commun d’être destructeurs des rapports sociaux et de ce qui reste d’humanité en l’homme.

L’éducation populaire doit se situer au niveau des enjeux de notre temps et permettre aux individus de s’emparer collectivement, publiquement et démocratiquement de ces questions de société, là où ils vivent et à partir de ce qui les affecte.

Nous sommes à un moment capital de notre histoire. L’humanité est confrontée à l’impérieuse et urgente nécessité d’une bifurcation bien plus importante que la ’’révolution du néolithique’’ et du passage des chasseurs-cueilleurs à l’élevage et à l’agriculture. Les mouvements sociaux y contribuent (voir les marches pour le climat, pour les droits des femmes, des réfugiés, des minorités...). Ils sont pour nous tous de grands moments d’éducation populaire critique, mutuelle, et politique.

Que font et que proposent les associations, mouvements et fédérations d’éducation populaire et de jeunesse ? Les élections municipales sont pour bientôt. Que pensez-vous faire ? Comment permettre aux habitants de se saisir de ce qui les préoccupe, de faire des propositions collectivement débattues et, à leur manière, de participer activement à la campagne électorale ? Des outils et des expériences prometteuses existent. Ne s’agit-il-pas de s’en emparer, de s’en inspirer mais aussi d’inventer ? L’éducation populaire doit s’affirmer comme l’espace des ’’possibles’’ où chacun peut contribuer au bien commun dans la joie et le plaisir de penser et de faire ensemble, et ainsi « inventer », souvent contre vents et marées, « un futur désirable pour tous » (plaquette du Pacte civique de l’Hérault).

Christian MAUREL.

Travail en cours : La grande bifurcation. Pourquoi et comment changer le cours de l’Histoire ?


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