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ENTRETIEN AUTOUR DU LIVRE
" POURQUOI ONT-ILS TUE LIP ? ", de Guillaume Gourgues ( Editions Raison d’Agir )
par NIDAL TAIBI / paru dns l’Humanité du 14.08.18
mardi 14 août 2018
publié par Marc Lacreuse

" LIP PROUVE QUE LES LICENCIEMENTS

SONT EVITABLES "

PLUS DE QUARANTE ANS APRES SON DENOUEMENT, L’AFFAIRE LIP REFAIT SURFACE .

ENTRETIEN AVEC GUILLAUME GOURGUES, UNIVERSITAIRE ET COAUTEUR D’UN LIVRE-ENQUÊTE SUR LE SUJET

( paru dans l’Huma du 14.08.18 )

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"Plus de quarante ans après le dénouement de l’affaire Lip, pourquoi enquêter et publier cet ouvrage ?

Guillaume GOURGUES : L’affaire Lip est connue pour la " grève productive "

de l’été 1973 : s’opposant aux licenciements promis par l’actionnaire

suisse, les ouvriers occupent leur usine, confisquent les montres,

redémarrent partiellement la production . C’est le slogan : " On fabrique,

on vend, on se paye " .

Mais, lorsqu’on dépasse ce mythe autogestionnaire, on se rend

compte que les ouvriers ont essentiellement affirmé, arguments

économiques

à l’appui, que leur usine était viable . C’est ce syndicalisme de combat

économique qui rend possible la reprise de l’usine, en 1974, et l’évitement

des licenciements. Or , la fin de la reprise, deux ans à peine après son

lancement, était principalement imputée à son patron de l’époque, Claude

Neuschwander, et restait peu étudiée . En reprenant les archives inédites

de cette séquence, nous pouvions répondre à une question actuelle :

au-delà des erreurs der l’ancien patron, la reprise de Lip a-t-elle été

interrompue pour dissuader les travailleurs de contester le bien-fondé

économique de leurs licenciements ?.

Défendez-vous l’idée que la faillite de Lip a été " orchestrée " par l’Etat et le patronat ?

Guillaume GOURGUES : En 1976, on assiste moins à une faillite

" orchestrée " qu’à un revirement politique. En 1973, le retentissement

international du conflit Lip pousse une partie de la droite au pouvoir et

du patronat à s’interroger : et si les syndicalistes de Lip avaiet raison ?

Et si les licenciements pouvaient être évités ? C’est le pari que fait

Antoine Riboud, à l’origine de la relance, ou de Jean Charbonnel, le

ministre du Développement industriel et scientifique, qui la défend au sein

du gouvernement . Mais les idées néolibérales, dont l’influence grandit au

sein des élites administratives, politiques et patronales et s’affirment avec

l’élection présidentielle de 1974, ont raison de la relance. Face aux

nouvelles difficultés que rencontre l’entreprise en 1975, Riboud rentre

dans le rang et abandonne l’entreprise , le gouvernement Chirac se

désengage. Les ouvriers réembauchés de Lip, qui symbolisent la possibilité

d’éviter les licenciements, sont sommés de rejoindre la masse grandissante

des chômeurs .

Quelles leçons pourrions-nous tirer aujourd’hui de cette affaire ?

Guillaume GOURGUES : La reprise de Lip prouve que les licenciements

économiques sont évitables, même lorsque les actionnaires affirment le

contraire. C’est pour cette raison qu’elle a été brutalement interrompue .

Comme d’autres, nous essayons de démontrer dans ce livre que les

règles du capitalisme ne se sont pas imposées naturellement mais

qu’elles résultent bien de choix politiques . Dans la seconde moitié des

années 1970, les responsables politiques et patronaux occidentaux ont

choisi de déréguler l’économie, d’endetter les Etats auprès des marchés

ou de ne plus chercher à empêcher les licenciements .

En réhabilitant la dimension politique de l’affaire Lip, nous affirmons que

l’économie ne repose sur aucune loi transcendantale, et que nous devons

nous battre, aujourd’hui comme en 1973, pour modeler son

fonctionnement, aussi bien à l’échelle des entreprises qu’à celle des

politiques macroéconomiques . "

Entretien réalisé par Nidal NAIBI .


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