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Dans Le Monde du 17-2-2018.
Quel avenir pour le travail après le salariat ?
Nick Srnicek, philosophe.
lundi 19 février 2018
publié par Christian Maurel

Trois questions à Nick Srnicek.

Quel avenir pour le travail après le salariat ?

Vous avez développé l’idée d’une société du post-travail, que vous appelez de vos vœux et qui devrait être, selon vous, un slogan mobilisateur. Comment la définiriez-vous ?

Il vaudrait mieux parler de post-salariat, pour être plus précis, bien que ce dernier terme ne soit pas aussi accrocheur que le " post-travail ". Disons que, par là, j’entends, avec mon coauteur Alex Williams, l’organisation du travail, singulière et spécifique, qui s’est imposée dans le mode de production capitaliste. Le salariat n’existait pas sous cette forme généralisée avant le capitalisme. Aussi, pour nous, un monde post-travail devrait au minimum viser la suppression du pouvoir coercitif du salariat, diktat selon lequel on est censé trouver un emploi si l’on ne veut pas connaître la faim et finir sans abri. Le projet du post-travail se focalise sur l’élimination de cette dimension coercitive et sur le développement de la liberté.

Ce n’est pas pour autant la fin de l’effort individuel. Dans un monde post-travail, nous pourrons consacrer notre temps à développer des projets variés, aussi bien individuels que collectifs. Mais ce " travail " ne sera pas conditionné par l’obtention d’un salaire. Ce sera un travail choisi librement ou, au pire, déterminé par son utilité sociale. Le post-travail ne doit pas être envisagé comme une manière de battre en retraite vers le canapé - même s’il n’y a rien de mal à ça non plus -la vision morale qui exige de la productivité de chacun étant extrêmement nocive. On doit simplement considérer cela comme une libération par rapport aux contraintes que le salariat fait peser sur nous.

Quel rôle l’automatisation dans la société post-travail joue-t-elle ?

L’automatisation, c’est simplement la prise en charge par la machine de ce qui nécessitait auparavant une action humaine intentionnelle et un effort. Dans un monde post-travail, l’automatisation vise à assurer le fonctionnement basique de la société, afin de permettre aux êtres humains de se consacrer aux activités intelligentes et créatives qu’ils souhaitent mener à bien. L’automatisation est ce qui nous permet à la fois de maintenir un haut niveau de vie et de libérer du temps, ce qui constitue la base de la liberté humaine.

Au bout du compte, toute vision progressiste de l’automatisation doit affronter la question de la propriété. Qui possède les robots ? Qui les contrôle, et qui s’enrichit grâce à eux ? La situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui est la suivante : ceux qui possèdent les nouvelles technologies sont aussi ceux qui en tirent profit de façon disproportionnée, accumulant les bénéfices pour leur compte, pendant que le reste de la société est victime de cette " disruption " technologique. C’est ainsi, pour l’instant, que le futur se dessine et nous devons le combattre pied à pied. Une des alternatives est de reconnaître la nature collective de ces innovations, à la fois dans la sphère financière et dans celle des idées. Et de fournir des rétributions collectives en rapport. Mais cela ne se fera pas sans lutte, et il faut que les travailleurs s’organisent pour y parvenir.

Pourquoi pensez-vous que le post-travail mènera au dépassement du capitalisme ?

La fin du salariat serait un coup important porté au capitalisme, mais elle ne suffirait pas à elle seule à le remplacer. Pour arriver au post-capitalisme, nous avons besoin de trouver des moyens de dépasser l’État-nation, de remplacer le marché, d’éliminer la valeur marchande, et de mettre sur pied de nouvelles institutions démocratiques de grande envergure. C’est un vaste projet, mais qui est absolument indispensable pour le futur. Contrairement à la conception traditionnelle qui se focalisait sur une nécessaire finalité, le préfixe " post ", lorsqu’il est employé par exemple dans " post-capitalisme ", traduit au contraire une certaine forme de circonspection. Notre travail veut rompre avec tout déterminisme historique et toute vision mécanique du monde – le futur est radicalement ouvert, et le " post " est le " signifiant " de cette ouverture. Le fait que cette préposition prolifère aujourd’hui dans la pensée est le signe d’un basculement culturel majeur, qui rend envisageable depuis une décennie la fin du capitalisme.

Propos recueillis par Nicolas Santolaria.

© Le Monde


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