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Un collectif réagit.
Qui veut la mort de la Villa Gillet ?
Le Monde du 1er juin 2016.
mercredi 1er juin 2016
publié par Christian Maurel

Qui veut la mort de la Villa Gillet ?

Si l’impératif de ne pas gaspiller l’argent public s’impose, autre chose se joue dans le dénigrement d’une association culturelle vouée avec succès à l’éducation populaire.

Un article du journal Le Monde du vendredi 20 mai 2016 le confirmait : Mode d’emploi, un festival des idées, organisé par la Villa Gillet (Lyon) disparaît, après quatre éditions au succès croissant, qui avaient vu chaque année en novembre plus de 12000 personnes assister à deux semaines de discussions et de rencontres avec des philosophes, des spécialistes de sciences humaines et sociales, partout en Région Rhône-Alpes. C’était une manifestation unique en son genre, à laquelle beaucoup d’entre nous ont eu le bonheur de participer.

Nous en partagions un des objectifs majeurs : faire sortir les savoirs du champ clos des salles de cours et des séminaires de recherche et ainsi contribuer à nourrir le débat public. Nous avons pu vérifier, devant des salles toujours bondées, l’engouement des spectateurs, leur soif de comprendre et d’échanger, leur intérêt pour les questions les plus abstraites et complexes. Nous avons pu constater le sérieux avec lequel des centaines de lycéens, venus par classes entières, assistaient aux séances et n’hésitaient pas à intervenir lors des temps consacrés aux questions. Nous avons pu mesurer la qualité de la préparation du programme par la Villa Gillet, un programme toujours pensé collectivement, comme une création artistique, à partir d’une longue période de réflexion et de problématisation. Sans même parler de l’efficacité de l’organisation, qui assurait un déroulement sans faille, grâce au travail d’une équipe qui depuis le début des années 2000 possède à son actif la réalisation de 10 éditions des Assises internationales du roman, 4 éditions de Mode d’emploi, 5 éditions, à New York, du festival Walls and Bridges, la remise annuelle du prix franco-allemand Franz Hessel, la mise en place de très nombreuses conférences toute l’année à Lyon et en région, une intense activité de médiations auprès des écoles, collèges, lycées et des bibliothèques publiques.

Tout cela a fait de la Villa Gillet une structure unique en son genre, en France et même en Europe, dont le nom est une référence pour ceux que l’écriture et les idées intéressent, qui a accueilli ce que le monde compte d’écrivains de talent, de philosophes audacieux, de spécialistes réputés de sciences humaines et sociales, d’intellectuels de haut vol.

A l’évidence, ceci ne suffit pas à convaincre la région Auvergne Rhône-Alpes, principal financeur de la Villa Gillet, de soutenir le festival Mode d’emploi. Pire encore, l’existence même de la Villa paraît menacée : on prévoit le licenciement d’un grand nombre de ses 16 salariés, une fois les 10e Assises internationales du roman terminées, à la fin de ce mois de mai. Un tel travail de sape de l’institution est orchestré qu’on peut se demander si l’on ne souhaite pas mettre un terme à l’aventure engagée il y a plus de vingt-cinq ans maintenant, à l’initiative, à l’époque, d’un exécutif régional qui avait su concevoir et assumer une politique culturelle audacieuse — cruel retournement. effort budgétaire

Les motivations de la région Auvergne Rhône-Alpes sont liées aux interrogations sur la gestion de la Villa Gillet. La région s’appuie sur un rapport de la chambre régionale des comptes qui a rudement réclamé une administration plus rigoureuse de la Villa Gillet. Dont acte. Cela doit être fait, purement et simplement, avec le souci de contribuer à l’effort budgétaire collectif, quitte à redéfinir le programme d’activité. Tout aurait donc pu s’arrêter là et la région engager un travail en confiance avec la Villa pour réfléchir sereinement à l’avenir en préservant les fruits des réalisations passées. C’est tout le contraire qui a été choisi : la subvention a été réduite des deux tiers et le dénigrement de la Villa Gillet et de ses activités a été privilégié.

Osons le dire, la nécessité de ne " plus gaspiller l’argent public ", à laquelle nous souscrivons sans embarras, a ici bon dos. Il ne s’agit que du faux nez de la volonté d’en finir avec des institutions qui représentent une certaine idée non partisane de la culture et de l’éducation populaire. Et comme si, d’ailleurs, l’action de la Villa Gillet n’avait consisté qu’à gaspiller, qu’à dépenser sans compter et pour rien ? Mais quelle insulte faite à l’engagement des salariés de la Villa, des écrivains, artistes, intellectuels, scientifiques qui ont permis des échanges mémorables et ont porté cette institution au plus haut niveau de qualité qui puisse se trouver en Europe. Quelle insulte surtout faite au très large public, de tous les âges et toutes conditions sociales, qui a trouvé là un endroit où prendre le temps de réfléchir et de discuter !

Nous sommes consternés par le soupçon que font peser délibérément sur ce travail de longue haleine ceux qui utilisent sans vergogne comme un prétexte le rapport de la chambre régionale des comptes. Nous sommes d’ailleurs surpris que personne ne porte attention aux explications données par la présidence du conseil d’administration de l’association (de droit privé) qui porte la Villa Gillet, dans sa réponse au dit rapport, alors même que ces explications remettent utilement en perspective les analyses de la chambre.

Ne nous laissons donc pas abuser par ceux qui ont sciemment condamné le festival Mode d’emploi, car une telle manifestation ne rentrait dans aucune case, ne permettait de satisfaire aucune clientèle. Cela montre que certains responsables politiques ne sont même plus hostiles à la culture mais, plus grave encore, indifférents. Et cette indifférence procède d’un renoncement. Oui, d’un invraisemblable renoncement à ce que la pensée possède de plus nécessaire, lorsqu’elle est exercée avec honnêteté et dans le cadre d’une éthique de la dispute intellectuelle, qui exige de la fermeté dans les argumentations mais exclut la violence et l’intimidation, le refus de s’en laisser compter par les idées toutes faites, la prudence et le doute érigés en modèle afin de toujours laisser ouverte la possibilité de réfutation d’un point de vue.

Cet épisode nous paraît obscène, au sens étymologique du terme : de mauvais augure. Il est la marque d’une ambiance délétère que certains se plaisent à entretenir. Face au feu des populismes et des dogmatismes qui brûle l’Europe et ses valeurs, l’attitude de ceux qui souhaitent l’affaiblissement voire la disparition d’un lieu de culture cosmopolite, au sens de Kant, n’est même plus celle d’un pompier pyromane, mais bel et bien d’un incendiaire. En nous adressant aujourd’hui à l’Etat, à la métropole, à la ville de Lyon (qui soutiennent la Villa dans cette tempête) et surtout à la région elle-même, nous voulons croire que des solutions seront trouvées pour sortir de cette crise. S’il faut réinventer le fonctionnement de la Villa Gillet et développer de nouveaux projets, nul doute que toute l’équipe y est prête ; mais ne détruisons pas ce qui s’est imposé, pour les spectateurs comme pour les intervenants, comme un lieu de mise en commun des intelligences et d’ouverture à la difficulté de penser les choses.

Collectif.

© Le Monde


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