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Un dimanche à la ZAD Notre - Dame- des - Landes
Témoignage de E Ben Abbas pour Education Populaire & Transformation Sociale !
mercredi 18 avril 2018
publié par Madeleine Abassade

E. Ben Abbas est venue, dimanche dernier, avec des copains, rejoindre celles et ceux qui se sont rassemblés à notre Dame-des-Landes contre les déploiements de force envoyés par le gouvernement de la République Française.

Elle a écrit ce témoignage pour notre site Education Populaire & Transformation sociale.

Le récit in situ de E Ben Abbas, me rappelle l’occupation des vastes étendues du Larzac dans les années 1970, contre l’extension d’un camp militaire, et les mobilisations pacifistes, non-violentes si massives, si politiques, l’esprit de fête pour soutenir la détermination, avec le slogan tenace "des moutons pas des canons, jamais nous ne partirons." Mai 1968 résonnait encore dans les mémoires. Et ce fut la victoire, l’armée a renoncé.

A Notre -Dame -des -Landes, ce n’est pas une commémoration, c’est la réalité d’une résistance, d’une lutte citoyenne qui vient rejoindre celle de la SNCF, des étudiants dans les facs, des avocats et des juges http://www.mille-et-une-vagues.org/.... Et pendant ce temps là, des missiles français pleuvent sur la Syrie...

Madeleine Abassade

-  Ci-après : L’article de É. Ben Abbas :

L’arrivée à la ZAD dimanche

Nous sillonnons de petites routes, tentant de mettre en pratique le plan de contournement établi en étudiant la carte du coin. Un barrage de police au loin, pas si loin, nous oblige à bifurquer. Sur le ciel laiteux clignote, de l’autre côté de la montée sur laquelle nous sommes engagé-e-s, une lumière ; c’est un tracteur, et pas les flics ! Nous suivons l’exemple d’une voiture, devant nous, qui le suit, et continuons notre route à 20 km/heure. Une autre voiture rejoint notre convoi, qui aboutit à l’orée de la forêt pour rejoindre des dizaines de véhicules garés sur les bas-côtés.

Dans les chemins détrempés, sous les arbres, dans les champs, des silhouettes aux pieds boueux avancent dans la même direction. À mesure de notre progression, la foule, venue de tous les chemins accessibles, augmente et se rassemble ; notre unité est renforcée par les attributs de rigueur - bottes, k-way et sac à dos. Des familles entières, des groupes de copains copines à cheveux gris prêt-e-s pour une rando dominicale. Nous croisons parfois de bizarres personnages à la démarche lourde, dont seuls les yeux mobiles, inquiets peut-être, sont discernables sous les tissus et les masques à gaz. Nous déposons nos boîtes de conserve et patates dans la cuisine collective où l’on se bouscule ; j’aperçois un jeune homme dont la joue est recouverte d’un gros pansement. Une femme, à l’extérieur, appelle celles et ceux qui souhaitent donner des médicaments, dont les précieux gels pour l’estomac, imparables contre les blessures cutanées causées par la lacrymo et les explosions de grenades. Des stocks de masques et de sérum physiologique sont à disposition, des bouchons d’oreille, aussi.

Un détour par Nantes...

À voir tous ces gens en liesse assis à casser la croûte sur la paille, j’en oublie presque l’appréhension que les deux manifs de la veille, à Nantes, n’avaient fait qu’augmenter, et durant lesquelles force gaz lacrymo avait été balancé dans la foule décontenancée - dont, paraît-il, très près d’un adulte avec un enfant dans les bras. Alors, aujourd’hui, ce n’est pas la guerre ?

Nous sommes entre 15 000 et 20 000 personnes venues protester contre l’expulsion des habitant-e-s de la ZAD.

Des charpentes pour reconstruire sur la ZAD

20 000 personnes qui bientôt aident joyeusement au déplacement de deux charpentes que les zadistes souhaitent monter dans des champs plus éloignés, pour reconstruire ce que les flics ont détruit. Pourtant, ce matin, les CRS ont assailli une localité où les travaux avaient commencé. On nous a prévenu-e-s : si les flics tentent le geste fou de nous empêcher d’avancer, nous devons rester ensemble. Calmement, chacun-e s’équipe d’un masque, prévoit de prendre de l’eau. On nous renseigne sur les mots à crier en cas de blessures.

L’une des charpentes, portée à bout de bras par des centaines de personnes, se meut sur la petite route. Je repère de plus en plus de visages portant compresses, dont beaucoup dans les oreilles meurtries par les grenades assourdissantes et soufflantes ; on me parle de deux blessés en mauvais état. J’apprends plus tard qu’ils et elles se chiffrent à plus de 150.

Nous marchons et portons des planches, on se marre, le soleil rayonne dans la campagne verdoyante. La charpente commence à être montée dans un champ au bout duquel une fanfare joue une batucada, à quelques mètres d’une barricade. Hissée sur la pointe des pieds derrière le talus, je discerne des dizaines de CRS, à quelques mètres de nous. Dans le champ d’à côté, bizarre vision, les gendarmes forment une ligne devant laquelle se groupent de plus en plus de gens, les bras levés. Nous fendons la foule pour nous retrouver nez-à-nez avec un CRS : sensation étrange de faire face à une pierre, on se demande tout haut en riant s’il peut s’agir d’un humain. Un type très équipé, masque de ski sur la tête, fumant sa roulée, nous assure que l’un de ceux qui ont participé à l’encerclement de ce matin avait l’oeil prêt à pleurer.

Et soudain, la foule nombreuse avance

Et soudain, c’est délirant : la foule nombreuse avance, les flics reculent ! et se massent en marche arrière autour de leur blindé - geste inespéré, joie collective. Puis, subitement, des tas de cartouches de lacrymo explosent dans les airs, le champ est recouvert d’un nuage irritant - geste désespéré, indignation collective. La foule asphyxiée continue d’avancer, les flics reculent toujours, pour former un tas bleu foncé brillant au soleil. Du haut du phare de La Rolandière, maison chaleureuse qui abrite une bibliothèque où l’on aimerait boire du thé pendant des journées entières, la force du paysage est ternie par les nuages de gaz qui se répandent au loin. Les explosions résonnent. Sur le sol déserté par les flics, devant la barricade, des débris de cartouches lancées sur les manifestant-e-s. Plus loin, une cagette remplie des projectiles des zadistes et de leurs soutiens : de petites mottes de terre.

Dans le champ en contrebas, un type joue de l’accordéon pour un public réjoui qui applaudit la montée de la première charpente, dressée fièrement. On nous informe que la seconde charpente poursuit sa route, zigzaguant entre les chemins boueux et les lignes de CRS, escortée par 300 personnes. La foule se tarit, obligée de battre en retraite face aux obligations qu’annoncent la fin de ce dimanche. Nous marchons dans la forêt, taraudé-e-s par le son entêtant de l’hélicoptère qu’on avait presque réussi à oublier. C’est une fois la majorité des soutiens partie, après 20 heures, que les explosions reprennent, et salement. Nous nous sentons cons dans notre bagnole. Mais, malgré tout, on apprend que la seconde charpente a été acheminée. La reconstruction est à l’oeuvre.

É. Ben Abbas

- Site d’informations sur la ZAD - dont infos en temps réel : http://zad.nadir.org - Reportage de Reporterre sur la journée du 15 avril : https://reporterre


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