Débat du 50ème anniversaire de la MJC de Laragne (05).
Citoyenneté et éducation populaire aujourd’hui.
Par Christian Maurel.
mercredi 11 mai 2016

A l’occasion du 50ème anniversaire de la MJC de Laragne (Hautes Alpes).

Citoyenneté et éducation populaire aujourd’hui.

Paul Jansen raconte que lorsqu’il a été nommé « chef » de Maison des jeunes masculine de Romans en 1942 après une formation rapide au château de Chamarges, proche de Die (avec les Éclaireurs de France et les CEMEA), il a tout de suite proposé aux jeunes un règlement intérieur du « conseil de maison » élaboré en formation. Il se voit immédiatement signifier un refus : trop compliqué, trop contraignant, pas pour nous…. Les jeunes veulent élaborer eux-mêmes leur règlement et demandent une machine à écrire, quelques livres et une quinzaine de jours… A la lecture de « leur » règlement, Paul Jansen marque son étonnement : 72 articles, des sanctions, si l’on ne le respecte pas, qui peuvent aller jusqu’à l’exclusion de la Maison des Jeunes… Il est bien plus contraignant que le sien. Et pourtant les jeunes sont prêts à en faire un ensemble de règles à respecter et à faire respecter.

Quels enseignements tirer de cette expérience ?

D’abord qu’il ne faut pas faire à la place des autres mais écouter, à la fois laisser faire et accompagner. Paul Jansen en tire une posture qui pour lui sera désormais celle de l’éducation populaire. Le deuxième enseignement, c’est que la citoyenneté réelle est celle qui fabrique de la règle. « Est citoyen celui dont la volonté crée du droit » disait la philosophe Louis Sala-Molens lors des Université d’été internationales d’éducation populaire de la FFMJC dans les années 1990. Idée que l’on retrouve déjà dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen du 23 juin 1793 : « chaque citoyen a un droit égal à concourir à la formation de la loi et à la nomination de ses mandataires ou de ses agents » (article 29). Pour que cet acte citoyen soit possible, il faut des espaces et des conditions de fabrique de la loi et des règles communes : des institutions qui le permettent, des espaces publics de confrontation et de co-élaboration, des partis, des associations. En l’occurrence, il s’agit ici de la Maison des Jeunes, « banc d’essai du citoyen », comme aimait à le dire Lucien Trichaud, délégué général de la FFMJC dans les années 1960.

Ainsi, la citoyenneté ne se réduit pas à la civilité (qui consiste à reconnaitre l’autre comme un autre soi-même et de lui en donner les signes), ni au civisme (respecter la règle et la faire respecter) même si civilité et civisme concourent à la citoyenneté. Comme le disait déjà Aristote (La Politique), la citoyenneté est cette capacité à « gouverner et à être gouverné ».

Comment acquérir cette capacité ? Par la pratique de la démocratie au sens suivant : est démocratique une société qui se reconnait divisée, c’est-à-dire traversée de contradictions d’intérêts, mais qui donne à chacun et à parts égales le droit et les possibilités de s’exprimer sur ces contradictions, de les analyser, de faire des propositions, de délibérer et d’arbitrer en vue de décider. Mais pour pouvoir accéder à ce droit et à ces possibilités, il faut acquérir un certain nombre de compétences : l’expression, la prise de parole, l’analyse, le débat contradictoire, l’argumentation, la formulation de propositions, l’écoute, la délibération en tenant compte des arguments des autres… Autrement dit, le vote ne suffit pas. Il faut qu’il soit précédé de tout ce qui y conduit et de tout ce qui peut l’éclairer, lui donner sa force et conduire à l’adhésion des participants. Deux dangers guettent en permanence la démocratie, y compris associative : n’en rester qu’à l’expression si bien que les décisions se prennent généralement ailleurs et de manière non démocratique ; passer directement au vote sans se donner le temps de l’expression, de l’analyse, de la proposition et de la délibération.

Dans cet apprentissage de la citoyenneté, l’objet social des MJC trouve tout son sens :

- « le développement des aptitudes individuelles » (artistiques, corporelles, intellectuelles, manuelles, mais aussi démocratiques…). Les activités régulières y jouent un rôle important. Pour développer des aptitudes musicales ou théâtrales, il faut pouvoir commencer quelque part. La MJC correspond à ce besoin parfaitement légitime. Mais pour la citoyenneté et pour toutes les compétences qu’elle exige, ne faut-il pas développer d’autres actions et méthodes ? Le débat contradictoire sur des questions de société ? La pratique des commissions thématiques et des conseils ? Veiller à la qualité démocratique des instances délibérante et de gestion (assemblées générales, conseils d’administration, bureaux, commissions…) ? Co-construire et s’approprier des savoirs sur des questions qui concernent les citoyens (le cadre de vie, l’accueil des migrants, la place des jeunes et leurs modes d’engagement, le logement, le travail, l’éducation, la vie locale et la participation aux décisions…) ? Le « chantier démocratique » est immense si l’on veut redonner sens et vigueur au vivre ensemble et aux valeurs communes, tout simplement à la vie politique.

- la «  formation de personnalités » qui se tiennent « debout », proposent, s’engagent, savent dire oui ou non, argumenter, prendre des responsabilités et les assumer… La MJC peut constituer un bon parcours de formation de personnalités, de l’usager aux instances délibérantes et, au-delà, à la participation à la vie locale.

- « se préparer à devenir un citoyen actif et responsable d’une démocratie vivante ». Nos propos ont largement éclairé cet objectif extrêmement ambitieux. La MJC doit se penser et se revendiquer comme un espace de formation politique, citoyenne et démocratique dans une période d’affaiblissement voire de désintérêt de la chose publique pour des populations qui s’en sentent très éloignées.

Une éducation populaire au service de la citoyenneté est aujourd’hui d’une urgente nécessité au moment où nous vivons une crise aiguë de la démocratie représentative délégataire et d’un imaginaire social qui lui est associé. Ne faut-il-pas repenser à la fois la démocratie et l’éducation des citoyens qui doivent la faire vivre ? Ne faut-il-pas « radicaliser la démocratie » (Dominique Rousseau) en y associant beaucoup plus les citoyens et, par exemple, en y introduisant une dose de tirage au sort des exécutifs qui seraient ainsi plus représentatifs des populations ? Mais alors, comment et qui doit les former ? L’éducation populaire, notamment les MJC, ne doivent-elles-pas être mieux reconnues et encouragées dans cette mission, si nous voulons que les rapports de droit priment sur les rapports d’exclusion et de violence, et que nous fassions ensemble société ?

Christian Maurel.