Dans Le Monde du 19-4-2018.
Moselle, une zone blanche chez les gueules noires.
par Laurent Carpentier.
jeudi 19 avril 2018

Fort heureusement dans cette zone blanche culturelle qu’est la Moselle, il y a un réseau d’associations, de fédérations et d’équipements d’éducation populaire qui ont su s’organiser dans" Scènes et territoires" une initiative qui concerne un espace plus large, la Lorraine. Sans attendre que la culture descende de Paris et de son Ministère des Affaires Culturelles, ces associations réfléchissent et se regroupent. A preuve, la tenue récente à Épinal d’un deuxième "Parlement éphémère" sur la culture et l’éducation populaire qui a rassemblé sur plusieurs jours plus de 200 personnes venues du Grand-Est. La zone n’est pas blanche ni noire. Ceux qui l’animent attendent des moyens d’une véritable politique publique de la culture et de l’éducation populaire et... un peu plus de reconnaissance.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Moselle, une zone blanche chez les gueules noires.

En métropole, le département est l’un des quatre qui doivent être aidés en priorité dans le cadre du plan " Culture près de chez vous "

Le visage rond, le débit rapide, en tee-shirt malgré la nuit qui tombe sur Metz, Christian Schnell constate : " Ça a étonné tout le monde ici que la Moselle soit classée zone blanche. Mais ça a filé une claque. " Longtemps au département, aujourd’hui directeur du pôle culture de la ville de Metz, l’homme est un fin connaisseur du territoire. " C’est en tout cas le signe d’une régression, et pour moi l’échec de l’intercommunalité, c’est là que la question doit se régler, ajoute-t-il. Mais c’est aussi celui de l’Etat. En vingt ans, j’ai connu au moins trois plans sur la ruralité. Alors que, dans le même temps, on assistait, marche après marche, à son désengagement progressif. "

Lorsque, le 29 mars, la ministre de la culture, Françoise Nyssen, présente son plan " Culture près de chez vous " visant à combattre la " ségrégation culturelle " qui serait aussi une ségrégation géographique, elle ne pense pas essuyer une salve de critiques. L’idée est louable : définir des " zones blanches " à aider prioritairement. Le ministère en a pointé 86 sur la base de moins d’un équipement culturel public pour 10 000 habitants. Quatre départements en métropole sont montrés du doigt : l’Eure, le Loiret, les Vosges et la Moselle. " Le fait que le ministère reconnaisse enfin qu’il y a un différentiel insupportable entre Paris et le reste du territoire, c’est bien, convient Pascal Mangin, responsable de la culture à la région Grand-Est. Mais il ne faut pas que le constat conduise à de mauvaises constructions. On nous montre qu’il n’y a rien, on installe un truc comme les Micro-Folies - lieux culturels de proximité inspirés par les pavillons du Parc de La Villette - , on part, et de nouveau il n’y a rien… "

La Moselle. Une histoire nourrie d’exodes et de déplacements. Marquée par l’annexion allemande en 1871 qui l’a vidée de ses forces économiques et culturelles. Un pays qui se méfie de Paris la lâcheuse. Ou plutôt trois Moselle : l’axe qui descend du Luxembourg à Metz, où se concentrent la -majeure partie de la population et les trois quarts des équipements culturels ; puis l’est, sur la frontière allemande, avec ses infrastructures héritées du paternalisme des houillères laissées aujourd’hui à la gestion d’équipes municipales ; enfin la Moselle rurale. Scènes menacées

" La question, c’est comment on se regarde soi-même ? Tout ce à quoi la Lorraine est renvoyée, c’est à la guerre, à la misère sociale, alors qu’il y a ici une richesse incroyable, s’insurge Marie Cozette, la directrice de la Synagogue de Delme, un centre d’art contemporain, ovni posé en pleine campagne dans cette bourgade d’un petit millier d’habitants au sud-est de Metz. Et le terme de zone blanche n’aide pas à déconstruire les représentations que les habitants ont d’eux-mêmes. C’est stigmatisant et très réducteur par rapport à la réalité du terrain. "

Il y a vingt-cinq ans, faute de fidèles, la synagogue a été confiée par le Consistoire israélite à la mairie, qui l’a ouverte à la création. Six mille visiteurs par an, venant aux trois quarts du département. Et des relations croisées avec les musées alentour : le Musée Georges-de-La-Tour à Vic-sur-Seille, le Musée du sel à Marsal… " Mais maintenant, ils sont fermés six mois par an, et pour nous, c’est pénalisant. Le département en a fait des coquilles vides ", raconte Marie Cozette qui, après onze ans de loyaux services et alors que le département a réduit des deux tiers sa subvention, a décidé d’aller voir ailleurs.

Il y a Metz la riche, son Opéra, sa salle de concerts l’Arsenal, son Centre Pompidou, le FRAC (Fonds régional d’art contemporain), la Boîte à musiques pour les musiques actuelles (signée Rudy Ricciotti) dans un quartier dit sensible dont elle peine à attirer la population, sauf lors d’un concert rap mémorable qui s’est fini en affrontements. En tout, quelque 40 millions d’euros pour la culture, mairie et métropole confondues. Et puis, il y a les étendues vides du pays du Saulnois. " Pour moi, il doit y avoir un système de solidarité entre zones blanches et zones riches, identifier dix zones d’excellence en leur demandant une mission d’accompagnement, explique Christian Schnell. L’irrigation territoriale ne doit pas venir de Paris, mais des métropoles. "

Ici, le discours du ministère est tombé d’autant plus mal que, quelques jours auparavant, le monde théâtral de la région mobilisait au nord de Nancy, à Frouard, pour la défense de scènes inquiètes pour leur avenir : outre le Théâtre Gérard-Philipe à Frouard (pris en tenaille, comme pour illustrer les propos de Christian Schnell, dans un conflit entre la commune et l’agglomération), c’est le cas du Théâtre Louis-Jouvet à Rethel (Ardennes), Transversales à Verdun (Meuse), le Nouveau Relax à Chaumont et le Bords 2 Scènes à Vitry-le-François (Haute-Marne) et l’Espace Bernard-Marie-Koltès à l’Université de Lorraine, à Metz…

" Ici, c’est la baisse unilatérale du financement d’une commune qui entraîne mécaniquement le retrait des autres partenaires ; là, c’est le changement de direction ou le refus d’accorder l’autonomie de gestion qui condamne la convention pluripartite,expliquait le communiqué diffusé pour l’occasion. Le problème est toujours singulier, mais c’est chaque fois la capacité de l’établissement à tenir son rôle dans la démocratie culturelle qui est abîmée ou anéantie. " Et si cet écosystème s’effondre, " le risque est de voir réapparaître des déserts qui attendraient le seul passage de tournées nationales ".

Le retour du privé, " les tournées Karsenty des années 1960 ", c’est le spectre que voit poindre Jean Boillot, qui dirige le Nest, à Thionville (Moselle). Un Centre dramatique national (CDN) installé à l’orée de la ville dans l’ancienne Cabane de l’Odéon, théâtre en bois que Georges Lavaudant, alors directeur du théâtre parisien, avait fait construire sur le modèle de la baraque Dromesko. La structure a vieilli et prend l’eau (des travaux de l’ordre de 12 millions d’euros sont à entreprendre), mais jusqu’ici résiste aux vents contraires.

Étonnant que le CDN de Lorraine soit installé ici et pas à Metz. C’est pourtant là-bas que Jacques Kraemer avait créé le Théâtre populaire de Lorraine en 1963 (devenu aujourd’hui le Nest - Nord-Est Théâtre). Mais en 1974, le trublion s’en prit sur scène au charity-business. Marguerite Puhl-Demange, la toute-puissante propriétaire du quotidien Le Républicain lorrain en prit ombrage et imposa au maire, Jean-Marie Rausch, en échange de son soutien aux élections, de couper les vivres aux fâcheux. C’est le maire de Thionville (alors municipalité communiste), Paul Souffrin, qui leur ouvrit les bras en 1977. Et c’est ici, autour de la ville et de la vallée de la Fensch, où la crise de la sidérurgie a laissé un lit vide pour le Front national, que le CDN poursuit ce double travail de création et de proximité.

Aussi, lorsque la ministre évoque l’idée d’envoyer les chevau-légers de la Comédie-Française et des grandes institutions pour évangéliser la province, elle nie sans s’en rendre compte le travail de terrain des acteurs locaux. " Nous avons les réseaux, les connaissances, donnez-nous plus de moyens ", clame Jean Boillot.

" Une des raisons qui font d’ici une zone blanche, c’est le populisme de certains élus, complète Fabienne Lorong, qui a repris en février 2016 la direction de la scène nationale du Carreau, à Forbach, 23 000 habitants et l’ombre de Florian Philippot en candidat FN jusqu’ici malheureux. Effacer les zones blanches, c’est nous permettre d’avoir les moyens de projets ambitieux. De rayonner sur le territoire mais aussi aux niveaux national et international. Pour que les gens s’approprient le théâtre, il faut qu’ils en soient fiers. "

Culture " élitiste "

Bâti comme une armoire à glace, Patrick Weiten, le président du conseil départemental, a conscience d’être le coupable désigné. Pourtant, il a ses arguments : 10 millions d’euros annuels pour la culture, dont la moitié pour les huit musées départementaux (" Tous installés dans la ruralité ") pour lesquels il ne reçoit " aucune aide de personne ", s’agace-t-il. Mauvais élève, lui ? Cent cinquante sites de lecture publique. Cinquante conservatoires. La Synagogue de Delme ? Il donne plus que la mairie. Partout, il distribue. Ce qu’il ne dit pas, c’est que, dans la plupart des cas, ces subventions sont liées à des projets. Il faut montrer patte blanche. " On n’a pas réduit le budget de la culture, on a fait d’autres choix, c’est tout ", dit Patrick Weiten. Joueur d’accordéon, père qui bossait à la mine, il est la figure de l’élu notabilisé, héritier du paternalisme des houillères, défendant cette culture patrimoniale qui célèbre les repères locaux : la bataille de Gravelotte, les gueules noires et les batteries-fanfares, face à une culture " élitiste ".

C’est un pragmatique qui aime l’initiative individuelle. Le département est le premier à avoir soutenu l’aventure créative de la Fabrique autonome des acteurs dans les usines de chaussures abandonnées de Bataville. Et il a fait de l’aventure verrière et artistique de Meisenthal sa tête de gondole. Comme tout le monde, à dire vrai : le lieu, créé en 1992 sur l’énergie des acteurs locaux, a tout pour plaire. On y fabrique à nouveau du verre, que l’on vend très bien, on y fait des concerts, et un des sculpteurs allemands les plus cotés sur le marché, Stephan Balkenhol, y ayant élu domicile, il a drainé autour de lui tout un réseau.

Mais c’est lorsqu’il évoque Les Enfants du charbon, une association qui présente des spectacles historico-populaires au Musée de la mine à Forbach, que l’œil de Patrick Weiten se met à briller. Il a d’ailleurs pris son bâton de pèlerin pour convaincre les communes de l’aider à y investir 500 000 euros cette année. Tout édile rêve du Puy du Fou. Il s’agace : " Un taux de chômage record, une population vieillissante… Je vais aller frapper à la porte de la ministre : vous me dites que je suis malade, qu’est-ce que vous faites pour moi ? "

Alexandre Birker hausse les épaules. " Il faut dire que Patrick Weiten a tout fait pour que tout le monde lui en veuille. Il fut un temps récent où on travaillait beaucoup avec ce département, explique le directeur de Scènes et territoires, une association fondée il y a vingt ans en Lorraine par les Fédérations d’éducation populaire (foyers ruraux, MJC, Ligue de l’enseignement…). Mais, depuis trois ans, il impose des conditions de plus en plus rigides dans l’appel à projet : thème, calendrier qui fait peu de cas du désir des communes et des habitants. Nous n’avons pas de projet en Moselle cette année… "

Labellisée " scène conventionnée multisite pour le spectacle vivant en milieu rural ", l’association multiplie les interventions auprès de ces publics qu’on dit " empêchés ". " Ne croyez pas, sous les radars, il se passe des choses ", souligne Alexandre Birker. Lorsque la ministre a annoncé son plan, il était à Lerrain, dans les Vosges, en zone blanche. Le spectacle qu’y proposait la Compagnie des Ô de Nicolas Turon jouait au foyer rural devant 120 personnes, alors que le village en compte un peu plus du double. " Les gens ne comprenaient pas. C’est dur de se faire réduire à un désert culturel. "

A fortiori quand ce n’est pas le cas. Aux critiques qui pointent le côté artificiel de la cartographie présentée – on y retrouve nos capitales européennes de la culture, Lille et Marseille –, Claire Guillemain, conseillère de la ministre, explique : " C’est une base de travail pour faire du sur-mesure avec chacun. Un travail de dentellière qui nous force à aller parler aux élus et à voir de plus près. "

Mais ce qui, ici, désarçonne, c’est le faible montant des aides (6,5 millions d’euros pour toute la France en 2018) et la pauvreté des actions annoncées par le ministère. Trois seulement pour les dix départements de la région. A Scènes et territoires, Alexandre Birker s’interroge sur les actions menées qui ne sont pas citées, à commencer par le crédit de 400 000 euros qu’il demandait pour s’équiper d’une scène mobile et qu’il a obtenu : " C’est comme si l’information n’était pas parvenue jusqu’au ministère ou ne les intéressait pas. "

Julia Vidit anime un projet avec des personnes âgées, des jeunes, des fanfares au Carreau. Passée par le Conservatoire supérieur d’art dramatique de Paris, la jeune femme a grandi à Metz et habite à Nancy. La diffusion en zones rurales est un tel casse-tête que, pour faire tourner Dernières pailles, une pièce de Guillaume Cayet (" originaire d’Angomont, en Meurthe-et-Moselle, pleine zone blanche ") créée en 2017 dans la Meuse, sa compagnie a dû embaucher une personne. " Pour nous, un travail de malade. Pourtant, quand ça fonctionne, ce que ça crée comme ébullition est extraordinaire. Mais il y a une grande hypocrisie. On nous dit : il faut aller là où il n’y a rien, mais quand on y est, tout le monde s’en fout. " Évangéliser les campagnes depuis Paris ? S’appuyer sur nous, répètent à l’envi, en Moselle et ailleurs, les faiseurs de culture.

Laurent Carpentier.

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