Dans Le Monde du 21-4-2018.
Christophe Prochasson : comprendre le monde sans le fuir.
par Catherine Portevin.
dimanche 22 avril 2018

Ce portrait de Christophe Prochasson soulève la question de la place des intellectuels dans le monde que nous vivons. On sait que comme par le passé (siècle des Lumières, mouvement ouvrier et affaire Dreyfus au 19ème siècle), l’histoire ne peut se faire sans eux. Christophe Prochasson parle de "mission émancipatrice des sciences sociales". Et pour ce faire, il formule des propositions concrètes et découvre une éducation que l’on pourrait qualifier de "populaire" en rencontrant ceux qui la structurent sur un territoire : des enseignants, des maires de village, des conducteurs de bus, des agriculteurs, des pompiers, des femmes de ménages, des artistes, des notables et... des moins notables... "Un chercheur engagé ne produit pas des savoirs engagés, il engage son savoir" disait Pierre Bourdieu.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Christophe Prochasson : comprendre le monde sans le fuir.

Historien du socialisme, le nouveau président de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, qui a conseillé François Hollande, souhaite que la recherche nourrisse le débat public.

« Vous contemplerez la plus belle vue de Paris ! », avait-il promis, comme s’il voulait d’abord nous faire sentir le génie du lieu. Certes, depuis son bureau présidentiel, au dernier étage de l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS), la vue est imprenable sur les toits du 6e arrondissement de Paris. Mais plus remarquables encore sont les deux affiches placardées au mur, que l’historien Christophe Prochasson ne se lasse pas de commenter.

La première date de 1948 et donne le programme de la toute nouvelle VIe section « Sciences économiques et sociales » de l’Ecole pratique des hautes études. Avec les cours de Lucien Febvre, président – le fondateur, avec Marc Bloch, de la revue Annales –, Fernand Braudel, André Leroi-Gourhan, Claude Lévi-Strauss, Ernest Labrousse… La seconde donne celui de l’année universitaire 1975-1976, qui inaugure l’École des hautes études en sciences sociales, créée par l’autonomie de cette VIe section, avec les séminaires de Jacques Le Goff, président, François Furet, Marc Augé, Raymond Aron, Pierre Bourdieu, Françoise Héritier, Nicole ­Loraux, Pierre Vidal-Naquet… Tous les grands noms des sciences humaines françaises du XXe siècle, reconnus dans le monde : la voilà, la plus belle vue de Paris, voilà le génie du lieu. Le nouveau président, élu en novembre 2017 par l’assemblée générale de ses pairs, n’en est que l’hôte. S’il aime recevoir « au 54 » (du boulevard Raspail), c’est en se situant d’emblée dans un arbre généalogique plus grand que lui.

A ce sens de l’histoire, Christophe Prochasson ajoute un lien intime : « Je dois tout à cette maison, jusqu’aux recoins de ma vie personnelle, confie-t-il. L’EHESS, c’est pour moi le lieu par excellence de la liberté intellectuelle. » Normalien, il y est entré en 1991, son doctorat d’histoire contemporaine en poche sur, déjà, le rôle des intellectuels dans le socialisme de 1900 à 1920. Maître de conférences à 32 ans, président à 58, sera-t-il « le gardien de la vieille maison », comme se disait Léon Blum pour la SFIO après le congrès de Tours, en 1920 ? Voire…

Le parcours de Christophe Prochasson ressemble à celui du bon élève, honnête, doué et travailleur, qui trace un sillon d’une rectitude parfaite. Il est né en 1959, quasiment dans l’école de la IIIe République : ses parents, instituteurs, ont achevé leur carrière, l’une principale adjointe de collège, l’autre directeur d’école primaire. C’est une famille de gauche, à l’époque où cela signifiait avoir la passion de la discussion politique.

Double héritage

Lycéen, il étudie le marxisme-léninisme avec ses copains, suit les manifs en joyeux camarade, préfère parler et affûter l’argument que faire le coup de poing, croit mordicus – aujourd’hui encore – que les idées changent le monde, hésite entre l’histoire et la philo. Sa professeure de philosophie lui offrira Le Capital, de Marx, quand il sera reçu premier à l’agrégation d’histoire quelques années plus tard.

A 18 ans, il lit Les Socialistes, les communistes et les autres, de Jean-Pierre Chevènement (Aubier Montaigne, 1977), y reconnaît une voie pour dépasser la scission de la gauche, écrit à l’auteur, adhère à son mouvement, le Centre d’études, de recherches et d’éducation socialistes (Ceres), classé alors à l’aile gauche du PS. S’il n’a pas suivi Chevènement au-delà des années 1990, et a quitté le PS en 1993, l’on peut dire qu’études, recherche et éducation demeurent les missions qu’il s’est choisies. Et il devient l’un des historiens du socialisme les plus érudits, avec notamment son premier grand ouvrage, Les Intellectuels et le socialisme, XIXe - XXe siècle (Plon, 1997).

Il garde un intérêt de cœur pour le mouvement social et pour les utopistes d’avant le marxisme, dont témoigne notamment la biographie Saint-Simon ou l’anti-Marx (Perrin, 2005). Et un intérêt de raison pour les désenchanteurs d’après, avec sa biographie intellectuelle de François Furet (Les Chemins de la mélancolie, Stock, 2013), cet historien de la Révolution « converti » à la deuxième gauche de la social-démocratie. Christophe Prochasson concilie ces deux héritages intellectuels, on ne le lui pardonne pas toujours ; c’est peut-être aussi ce qui l’a préservé des dérives néoconservatrices de bien des intellectuels de gauche.

Il a fait sienne la maxime de Bergson : « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action. » Derrière ses airs de premier communiant, sa courtoisie impeccable et son art raisonnable de la synthèse, sa curiosité est insatiable, son humour ravageur et son goût des aventures collectives immodéré. Il peut passer ses week-ends à réécouter Brassens pour un article sur « Chanter à gauche ? », voire entonner lui-même, sur France Culture, Dans l’eau de la claire fontaine. Le lendemain, il aura de longues conversations avec le député socialiste Boris Vallaud sur la refondation du PS.

Juste après l’élection présidentielle de 2002 avec Jean-Marie Le Pen disqualifiant Lionel Jospin au premier tour, il a ouvert, avec son collègue l’historien Vincent Declercq, une sorte de « séminaire d’urgence » à l’EHESS sur le thème de « l’événement ». Avec le même complice, il a produit en 2007 un substantiel Dictionnaire critique de la République (Flammarion, 2002), comme une réponse différée aux Lieux de mémoire , dirigé Pierre Nora (Gallimard, 1984-1992), qui inaugurait une nostalgie de la nation.

Le président de l’EHESS entend remettre la recherche dans le débat public, renouant avec la tradition transdisciplinaire de l’institution scientifique : ce seront de grands débats, à l’heure du déjeuner, ouverts aux chercheurs de l’école mais aussi à des journalistes, des politiques, des acteurs associatifs ; ou bien le projet d’un festival d’idées à Marseille, où siège une antenne de l’EHESS. Christophe Prochasson est plein de conviction pour faire valoir la « mission émancipatrice » des sciences sociales.

Pour lui, cela signifie rompre avec « la logique de l’expertise », qui exige de l’histoire ou de l’anthropologie qu’elles apportent des solutions aux problèmes sociaux ; mais aussi « sortir des engagements militants » qui se sont réfugiés sur les campus à mesure que le débat politique et médiatique s’est vidé de sa substance.

La « sociologie, culture de l’excuse » est certes une querelle plus politique que scientifique, les sciences sociales développant par nature une pensée critique, reconnaît Christophe Prochasson. Il n’empêche : « Il y a une critique de la critique encore à mener », affirme-t-il. Comment lui-même a-t-il concilié son militantisme partisan et son travail d’historien ? « Je choisis mon camp en politique, je refuse de le faire dans la recherche. Choisir son camp dans la vie intellectuelle, c’est la dévitaliser. »

Entre 2013 et 2017, l’historien a dû pourtant se confronter à une expérience inédite pour lui : prendre une part directe au fonctionnement de cette République qu’il a tant étudiée. Il est nommé recteur de l’Académie de Caen, puis, en septembre 2015, est appelé par le président de la République François Hollande pour devenir son conseiller pour l’éducation, l’enseignement supérieur et la recherche.

Sa curiosité a trouvé là un formidable terrain d’observation. Et d’action. Dépourvu de cynisme, Christophe Prochasson semble, d’après ceux qui l’ont vu à l’œuvre, doté d’une qualité rare au nom galvaudé : la sincérité, une sincérité de moraliste. L’auteur de La gauche est-elle morale ? (Flammarion, 2010) ne se prend pas au sérieux, mais la fonction, oui, qu’il endosse sans la jouer comme un rôle.

Outre un coup de foudre pour la Normandie, le recteur découvre son attachement atavique à l’éducation en rencontrant ceux qui la structurent sur un territoire : des enseignants, mais aussi des maires de village, des conducteurs de bus, des agriculteurs, des pompiers, des femmes de ménage, des cuisiniers, des artistes, des personnels administratifs, des chefs d’entreprise, des notables, des moins notables…

Bien plus hors-sol fut le décor de l’Élysée, où « les décisions n’embrayent sur aucune réalité ». De ces terrains, l’historien est en train d’écrire un livre, qui fait déjà la matière de son séminaire à l’EHESS : « Intellectuels, sciences sociales et action publique ». Ce sera une réflexion sur ce que peuvent être une « histoire participante » et un « intellectuel de gouvernement ».

« Le chercheur est un enquêteur, un administrateur, un enseignant, conclut-il. J’essaye de mêler les trois et j’ai toujours aimé être un peu débordé. » C’est dans cet esprit qu’il a négocié avec le « comité ZAD » des étudiants, le 10 avril, l’occupation de l’EHESS durant trois jours : « J’ai trouvé des militants responsables et ouverts à la discussion, raconte-t-il. Je ne veux pas que l’École comme institution soit le sanctuaire de la pensée de gauche, en revanche, je suis garant de la pluralité et du débat. » L’essentiel, ajoute-t-il, est de « savoir qu’il n’est pas indispensable de fuir le monde pour mieux le comprendre »… avant de partir d’un grand éclat de rire : « Cela sent un peu l’homélie, non ? C’était le prêche du père Procha ! »

Catherine Portevin.